Le 1er décembre 2014, le juge
Brijgopal Harkishan LOYA, nommé par la Cour suprême indienne auprès du CBI
(Bureau central d'enquête), est décédé dans des circonstances mystérieuses. Le
juge LOYA était alors en pleine instruction d'un procès politiquement sensible
où l'actuel ministre de l'Intérieur indien, Amit SHAH, était accusé de
l’exécution extrajudiciaire de son ancien complice qui était le gangster
Sohrabuddin SHEIKH. Éventuellement, un mois après la mort de LOYA, le juge
nouvellement nommé, M.B. GOSAVI, a acquitté Amit SHAH de toutes les charges.
Depuis lors, la famille du juge LOYA et de nombreuses personnalités
indiennes éminentes ont soupçonné que ce décès était en vérité un meurtre et ont
réclamé une enquête impartiale. Cependant, le 19 avril 2018, la Cour suprême
indienne a catégoriquement rejeté toutes les demandes d'enquête indépendante
sur cette affaire.
Niranjan TAKLE est un journaliste
d'investigation qui, pendant près de vingt mois, a courageusement surmonté tous
les obstacles afin de mettre au jour les détails troubles de cette affaire. «
Qui a tué le juge LOYA ? » est son ouvrage quasi autobiographique qui retrace
ces vingt mois d'enquête. Alors que la plupart des grands médias ont refusé de
publier son enquête en 2017, puis son livre, Niranjan est resté fidèle à son
devoir journalistique. A travers son travail, il a réaffirmé sans relâche son
engagement envers la vérité et la justice, défendant les valeurs
constitutionnelles et démocratiques de l'Inde.
Dans cet entretien captivant, Niranjan nous
raconte comment le juge LOYA a courageusement résisté à toutes les pressions,
les tentatives de corruption et les menaces des acteurs politiques puissants.
Ce livre retrace le parcours de l'un des juges les plus courageux du CBI en
Inde, autant que celui d'un journaliste d'investigation intrépide. Le
sang-froid, l'intelligence et la persévérance sans faille de Niranjan ont
vaincu des difficultés apparemment insurmontables. Cependant, le journaliste a
dû payer un prix très lourd, tant sur le plan professionnel (quatre années sans
salaire) que personnel (agressions physiques, harcèlement).
Dans cet entretien, Niranjan souligne qu'en
vertu du droit indien, critiquer une décision de la Cour suprême n'est pas
diffamatoire. Il insiste sur le fait que son livre n'a pas pour but d'effrayer,
mais de donner aux citoyens les outils nécessaires pour lutter contre le
fascisme. Il déplore néanmoins l'hypocrisie de la société civile indienne, qui
s'indigne de manière sélective en fonction du pouvoir politique, financier et
de l'influence des accusés.
Dans cet entretien, nous analysons
chronologiquement et en détail les événements cruciaux liés à ce scandale.
Niranjan y partage également de nombreux éléments nouveaux et critiques qui ne
figurent pas dans son livre. Par exemple, il nous révèle avoir visionné les
images de vidéosurveillance du Ravi Bhavan à Nagpur, montrant le tuktuk dans
lequel le juge LOYA était transporté aux premières heures du 1er Décembre 2014
! Ne manquez pas de regarder cet entretien pour découvrir bien d'autres détails
révélateurs.
Enfin, découvrez par vous-même comment
Niranjan a répondu à ma question délicate. :
« Votre nature impulsive et fougueuse vous
aide-t-elle ou vous nuit-elle dans votre travail ? »
Note:
1) Veuillez noter que l'entretien est sous-titré
simultanément en français et en hindi.
2) Veuillez consulter les transcriptions en anglais,
français, marathi, hindi, bengali et kannada de cet entretien au lien
ci-dessous.
Anubandh : Bonjour ! Je m'appelle Anubandh KATÉ. Je suis
ingénieur et je vis à Paris. C'est avec un immense plaisir que j'accueille
aujourd'hui Niranjan TAKLE, journaliste d'investigation. Il a couvert de
nombreuses affaires importantes et il est avec nous aujourd'hui pour parler de
son livre « Qui a tué le juge LOYA ? », paru en 2022.
Nous allons parler de ce livre car le juge LOYA
est décédé le 1er Décembre 2014. Nous commémorerons l'anniversaire
de sa disparition. Cet entretien est donc un hommage à son œuvre et à cette
tragédie.
Niranjan, bienvenue !
Niranjan : Merci.
Anubandh : Je vais vous présenter brièvement.
Vous êtes originaire de Nashik, une ville du
Maharashtra. Vous avez cependant travaillé à Mumbai. Lors de votre enfance,
votre grand-père possédait une maison d'édition. Vous teniez aussi un kiosque à
journaux avec lui. Vous avez été très marqué par le poème de Tagore, « Que ma
patrie s'éveille ». Vos parents et votre grand-père vous le récitaient
souvent. Et ce poème a eu une influence très positive sur vous.
Vous avez suivi une formation d'ingénieur et
vous avez obtenu une licence d'ingénieur en électronique en 1987. Côté
professionnel, vous avez débuté votre carrière dans l'ingénierie. En 1994, vous
avez créé votre propre entreprise proposant des solutions de logique pour
l'automatisation des machines. Vous avez également collaboré avec Sam PITRODA
dans le secteur des télécommunications.
En parlant de journalisme, vous avez
travaillé pour CNN IBN et « The Week ». Vous avez également
écrit des articles dans « The Caravan » et d'autres magazines.
Journaliste d'investigation et auteur, vous avez publié plusieurs ouvrages,
dont celui-ci. Puis, davantage de livres sont en préparation. Vous avez
notamment mené une enquête approfondie sur la vie politique et personnelle de
Vinayak SAVARKAR. Vous avez présenté vos travaux au Congrès des États-Unis à
l'invitation du Département d'État et avez participé à un débat sur la liberté
religieuse avec Suniti VISWANATHAN de l'association « Hindus for Human
Rights ». L'Université de Columbia a récompensé votre parcours
journalistique par une médaille d'or.
Il est intéressant de noter qu'en 2015, vous
avez effectué un « GANDHI Yatra » où vous avez suivi le même
itinéraire (en train) que celui emprunté par Mahatma GANDHI en 1915. Au cours
de ce voyage, dans des conditions presque identiques à celles de GANDHI, vous
avez visité plusieurs villes indiennes comme Rajkot, Ahmedabad, Mumbai, Kolkata,
Haridwar, Patna, Delhi et d'autres.
Par ailleurs, concernant les principaux
reportages que vous avez réalisés : « Un Agneau, Lionisé » est
celui qui a véritablement mis en lumière votre travail et vous a apporté de la
notoriété. C’était pour le magazine « The Week » et c’est
ainsi que Nupur BIYANI (la nièce du juge LOYA) vous a contacté.
Vous étiez également déguisé en transporteur
(musulman) de bétail afin de démanteler le réseau d'extorsion de bétail du
Bajrang Dal au Gujarat. La tâche était loin d'être facile. Lors de cette
investigation, vous étiez agressé brutalement.
Vous avez notamment travaillé sur l'affaire
du trafic de sable, des émeutes de Dhule, des souffrances des agriculteurs, de
la démonétisation, de la gratuité des études pour les étudiants issus des
castes basses, et bien d'autres sujets. Vous animez une chaîne YouTube -
EG News, où vous commentez régulièrement l'actualité en marathi, en hindi et
dans d'autres langues.
Enfin, vous disposez également de votre
propre maison d'édition. En effet, il me semble que peu d'éditeurs étaient
prêts à publier votre livre, notamment Penguin, qui a refusé catégoriquement.
De plus, votre maison d'édition contribue à la publication d'ouvrages
difficiles à être publier en raison de leur traitement de sujets sensibles.
Et enfin, il y a votre livre, « Le masque de
la mascotte et les secrets de l'empire ».
Voilà !
Avant d'entrer dans les détails, puis-je vous
demander de présenter à mon public un bref résumé ou un contexte, un aperçu des
raisons pour lesquelles ce livre a vu le jour et de votre parcours ?
Niranjan : Comme vous
l'avez mentionné, la publication de mon article sur SAVARKAR, intitulé « Un
agneau, Lionisé », a provoqué la fureur de ses partisans, car je l'avais
comparé à un agneau. Ils étaient furieux. Ils ont commencé à me harceler, à
m'insulter et à proférer les injures les plus grossières. Ils me menaçaient,
ainsi que ma fille et toute ma famille.
À cette époque, je me trouvais à Pune pour un
autre reportage. C'est alors que Nupur BIYANI, la nièce du juge LOYA, âgée de
19 ans à l'époque, est venue me voir avec un ami commun. Elle m'a dit que si
j'avais pu supporter les pressions et les menaces que je subissais, elle
pensait que j'étais la personne idéale pour enquêter sur la mort de son oncle.
Je lui ai demandé pourquoi quelqu'un s'intéresserait à la mort de son oncle.
Elle m'a alors répondu qu'il avait été assassiné. J'ai dit : « D'accord, et
alors ? » Je lui ai dit que j'avais toute ma compassion, mais que les meurtres
étaient légion. Pourquoi les gens s'intéresseraient-ils à savoir comment et
pourquoi son oncle avait été tué ? À ce moment-là, elle m'a révélé que son
oncle s'appelait Brij Gopal LOYA et qu'il présidait le procès pour exécution
extrajudiciaire de Sohrabuddin. J'étais sous le choc ! Le fait qu’il présidât le
procès concernant l’exécution extrajudiciaire de Sohrabuddin m’a fait
comprendre l’ampleur, la gravité et le sérieux de cette affaire. Car il
s’agissait d’une affaire très connue, voire tristement célèbre, en Inde.
Sohrabuddin SHEIKH, son épouse Kausarbi et
leur associé Tulsi PRAJAPATI ont tous trois été victimes d'affrontements armés.
Il a été publié qu'ils étaient des terroristes venus pour assassiner Narendra MODI
au Gujarat. Cependant, il s'est avéré par
la suite qu'il s'agissait d’exécutions extrajudiciaires. Amit SHAH, actuel
ministre de l'Intérieur de l'Inde, était alors ministre de l'Intérieur de
l'État du Gujarat. Il était le principal accusé dans cette affaire. Amit SHAH a
été condamné à quatre mois de prison et interdit de séjour au Gujarat pendant
deux ans. L'affaire a été transférée du Gujarat à Mumbai. La Cour suprême a
nommé une commission spéciale du CBI et un tribunal spécial, et a demandé à ce
dernier de siéger à Mumbai pour examiner l'intégralité du dossier.
Ainsi, le juge LOYA présidait cette affaire
et sa nièce m'expliquait qu'il avait été assassiné. Bien sûr, elle n'avait
aucune preuve. Elle me racontait une histoire qu'elle avait entendue par hasard
dans les conversations de sa mère, sa tante, son grand-père, etc. Elle n'avait
donc aucune preuve concrète, et pourtant, elle a continué à me parler pendant
près de trois heures et demie. Durant toute la conversation, elle pleurait à
plusieurs reprises. Mais chaque fois qu'elle pleurait, elle baissait les yeux,
prenait une grande inspiration, puis relevait la tête et reprenait son récit.
Cela m'a fait comprendre que cette jeune fille voulait vraiment que la vérité
éclate. Elle prenait un grand risque car toute sa famille était terrifiée. À ce
moment-là, j'ai décidé que quoi qu'il arrive, j'enquêterais sur cette histoire.
Puis un autre incident s'est produit. J'étais
allé rendre visite à Anuj, le fils du juge LOYA, chez lui à Pune. Il vivait
chez son grand-père, âgé de 85 ans, qui était présent. Anuj était assis en face
de moi, la tête baissée, les yeux rivés au sol. Il ne levait jamais les yeux
vers moi, pas même une fraction de seconde. Je lui posais sans cesse des
questions, mais il ne me regardait pas. Il jetait un coup d'œil à son
grand-père, qui répondait ensuite. À un moment donné, j'ai donc demandé à son
grand-père pourquoi Anuj ne répondait pas. Après tout, Anuj est le fils du juge
LOYA. Il m'a expliqué qu'ils n'avaient plus confiance ni dans le système
judiciaire, ni dans les forces de l'ordre, ni dans les représentants du peuple,
ni dans les élus, ni même dans les journalistes. Ils avaient placé de grands
espoirs dans ces institutions, mais ils n'avaient pas obtenu justice. C'est
pourquoi ils n'avaient plus foi ni dans la justice ni dans la presse.
J'étais vraiment choqué. En descendant les
escaliers de son immeuble, j'ai appelé ma fille et je lui ai dit que je venais
de rencontrer un garçon de son âge. Et qu’il n'avait aucune confiance en la
vie. À son âge, il aurait dû être plein d'enthousiasme et d'ambition. Au lieu
de cela, il disait ne pas avoir confiance en la vie. Comment allait-il s'en
sortir ? Elle m'a demandé des précisions et je lui ai brièvement expliqué la
situation. Elle m'a demandé ce que je comptais faire. Elle m'a dit que je ne
pouvais pas instaurer la confiance envers le système judiciaire, la loi ou les
élus. Je pouvais tout au plus essayer d'instaurer la confiance envers ma
profession. Elle m'a donc suggéré d'essayer, si j'en étais capable.
Assis dans un tuktuk avec mon photographe, je
lui ai dit que je ferais ce reportage coûte que coûte. Que j'allais dénicher
toutes les preuves. C'est là que la véritable enquête a commencé ! Elle a
duré près de seize mois.
Je m'en souviens encore, 16 mois plus tard,
le 27 février 2017, j'ai remis la version finale de mon article au magazine « The
WEEK », où je travaillais. Cependant, ils l'ont gardé sous le coude
jusqu'au 6 novembre. Entre temps, j'avais pris l'habitude de relancer
quotidiennement pour en avoir des nouvelles. Je savais pertinemment que tant
que la maison d'édition pour laquelle je travaillais refusait de publier mon
texte, celui-ci restait leur propriété intellectuelle. C'est pourquoi je
souhaitais obtenir un refus par écrit.
Entre-temps, j'avais réalisé différents
reportages. De février à novembre, j'attendais leur refus écrit de publier
l'article. Il se trouve que – et la raison de ce suivi incessant est aussi liée
à mon expérience personnelle – lorsque j'étais sur le terrain, je développais
et entretenais un réseau de sources. Je restais en contact avec elles. J'avais
même beaucoup œuvré pour convaincre les membres de la famille du juge de me
parler et de me faire confiance. Ce faisant, sans m'en rendre compte, j’avais créé
des attentes chez eux. Ce sont alors eux qui commençaient à me relancer, avec
une question récurrente : « Quand l'article va-t-il être
publié ? ». De plus, dans des pays comme l'Inde, si un article n'est
pas publié pendant sept ou huit mois, la crédibilité du journaliste est remise
en question. C'est une autre raison pour laquelle j'ai insisté autant : je
ne voulais pas que ma crédibilité soit entachée. Le 1er novembre,
vers 10h45 du matin, j'ai reçu un courriel de The WEEK m'informant
qu'ils ne publieraient pas l'article. Dès lors, toutes les options s'offraient
à moi. En réponse, six ou dix secondes plus tard, j'ai annoncé ma démission.
C'était un courriel d'une seule ligne. Je démissionnais car, par la suite, cet
article deviendrait ma propriété intellectuelle.
Puis, j'ai commencé à relancer plusieurs
éditeurs. J'ai contacté de nombreux médias réputés en Inde. Finalement, le
magazine « The Caravan » et ses rédacteurs en chef de
l'époque, Vinod JOSE et Hartosh Singh BAL, m'ont appelé. Ils m'ont dit qu'ils
étaient prêts à le publier. Et puis, finalement, le 20 novembre 2017, l'affaire
a été révélée au grand public. Pourtant, aucun média grand public du pays,
qu'il s'agisse de la télévision, de la presse écrite ou des médias numériques,
n'a relayé l'information ni publié d'articles complémentaires. Aucun. Une
requête a alors été déposée devant la Cour suprême, au titre de l'action
d'intérêt public (AIP). La Cour suprême a examiné l'affaire pendant 43 jours. À
l'issue de ce délai, elle a refusé d'autoriser une enquête sur cette mort
mystérieuse. Ce refus était fondé sur des arguments très fragiles. Malgré tout,
l'autorisation a été refusée. Entre-temps, j'avais déjà perdu mon emploi en
2017 et je suis depuis lors sans travail.
En 2021, pendant la pandémie de Covid, j'ai
fait une crise cardiaque. Je m'en souviens encore, c'était le 1er
mai 2021. A ce jour-là, j'ai subi un pontage coronarien. J'ai été admis en
soins intensifs. À mon réveil, on m'a fait sortir des urgences. Dès que j'ai
repris conscience, ma première pensée a été que si je mourais, les nombreux
reportages que je voulais raconter resteraient à inconnues pour toujours. J'ai
demandé à ma femme d'apporter mon ordinateur portable à mon lit. Le lendemain,
elle me l'a apporté et j'ai commencé à écrire.
Anubandh : Merci pour ce récit passionnant !
C'est une lecture absolument captivante.
Généralement, on ne peut s'empêcher de dévorer le livre et on peut le terminer
en une seule lecture. Pour ma part, cela m'a pris plus de temps car je prenais
des notes en même temps. Cependant, j'ai réalisé qu'il ne s'agit pas simplement
d'un professionnalisme froid et distant. On y perçoit également des valeurs
humaines, des émotions personnelles et un sens du devoir. Tout est intimement
lié. C'est véritablement un magnifique ouvrage de journalisme. Bien plus qu'un simple
travail d'investigation, vous avez franchi une étape supplémentaire en le
racontant dans un livre. Ce livre est traduit en plusieurs langues.
Je crois que les lecteurs méritent une vision
et un contexte plus large. C'est pourquoi j'ai préparé une chronologie des
événements que je souhaite vous présenter, ainsi qu'au public. Cette suite
d'événements est assez longue, mais nous l'aborderons en détail tranquillement.
Niranjan : Oui, bien sûr.
Anubandh : Je pense que le Gujarat constitue le point de
départ ou la partie principale de cette histoire.
Niranjan : Oui, c'est exact.
Anubandh : J'ai donc commencé par le 27 Février 2002
- Incendie du train, Sabarmati Express au Godhra, Gujarat.
Nous avons le pogrom du Gujarat qui a eu lieu
entre février à juin 2002.
26 Mars 2003 - L'ancien ministre de l'Intérieur du
Gujarat, Haren PANDYA, a été tué par Tulsiram PRAJAPATI.
Selon la Cour suprême de l'Inde, entre 2003
à 2006, il y a eu 22 exécutions extrajudiciaires au Gujarat, dont Sohrabuddin
SHIEKH, Kausarbi et Tulsiram PRAJAPATI ne sont que trois.
Plus tard, sur 31 Décembre 2004 - Le
chef de gang Hamid LALA a été tué par Sohrabuddin SHEIKH, Tulsiram PRAJAPATI et
deux autres.
23 Novembre 2005 - L'unité antiterroriste (ATS) de la police du
Gujarat a intercepté près de Sangli, dans le Maharashtra, le bus transportant Sohrabuddin
SHIEKH, Kausarbi et Tulsiram PRAJAPATI. Ils les ont emmenés au Gujarat.
Kausarbi a été violée par Santaram SHARMA, Ajay PARMAR et Balakrishna CHOBEY
dans une ferme du Gujarat. Elle a ensuite été droguée et tuée dans les anciens
locaux de l'ATS à Shahibagh, vraisemblablement sur ordre de l'inspecteur
général de police D.G. VANZARA. Son corps a été incinéré et ses cendres dispersées
dans la rivière Narmada.
Septembre 2006 Dans un rapport préliminaire, l'inspectrice
générale Geeta JOHRI a mis en cause le ministre de l'Intérieur du Gujarat, Amit
SHAH, dans des exécutions extrajudiciaires. Il a été affirmé qu'Amit SHAH
dirigeait un réseau d'extorsion avec la complicité de policiers et de
Sohrabuddin SHEIKH. Ils auraient engagé des criminels pour abattre des cibles.
Novembre 2006 - Le journaliste Prashant DAYAL a révélé
l'affaire des exécutions extrajudiciaires impliquant Sohrabuddin SHEIKH et
Kausarbi.
28 Décembre 2006 - Tulsiram PRAJAPATI a été tué lors d'une exécution
extrajudiciaire policière.
Février 2007 - Le gouvernement du Gujarat a reconnu devant
la Cour suprême l'assassinat injustifié de Sohrabuddin SHIEKH et de son épouse Kausarbi.
25 Avril 2007 - D. G. VANZARA, PANDIAN et Dinesh KUMAR ont été
arrêtés dans des affaires d’exécutions extrajudiciaires.
Octobre 2008 - Des émeutes intercommunautaires entre hindous
et musulmans ont éclaté dans le district de Dhule, dans l'État du Maharashtra.
Ces événements ont été couverts par Niranjan TAKLE.
2010 - Niranjan TAKLE a quitté sa ville natale de
Nashik pour s'installer à Mumbai.
Niranjan : Il n'y a qu'une seule chose. Avant les
émeutes de Dhule en octobre 2008 – celles-ci ont commencé le 2 octobre… Trois
jours plus tôt, le 29 septembre 2008, il y a eu les explosions de
Malegaon.
Anubandh : Exactement, avec Abhinav Bharat !
Niranjan : Oui, avec Abhinav Bharat. J'avais couvert ces
événements. En fait, c'est moi qui ai révélé que c'était l'élément d'extrême
droite hindou (Abhinav Bharat) qui avait orchestré les attentats de Malegaon.
Trois jours plus tard, les émeutes ont éclaté à Dhule. Malegaon et Dhule ne
sont qu'à 40 km. On m'a donc demandé de me rendre de Malegaon à Dhule. C'est
ainsi que je m'y suis rendu.
Anubandh : Merci.
Janvier 2010 - La Cour suprême a transféré l'enquête sur
l'affaire Sohrabuddin de la police du Gujarat au bureau du CBI à Mumbai.
Juillet 2010 - Amit SHAH et Abhay CHUDASAMA, haut
responsable de la police du Gujarat, ont été arrêtés dans le cadre d'affaires
d’exécutions extrajudiciaires. Amit SHAH a été libéré sous caution trois mois
plus tard.
20 Septembre 2012 - La Cour suprême a transféré l'affaire
Sohrabuddin SHEIKH au Maharashtra et a ordonné que le procès soit mené par le
même juge. J.T. UTPAT a été désigné comme le nouveau juge.
Avril 2013 - Les procès de Sohrabuddin SHEIKH, Kauserbi
et Tulsiram PRAJAPATI ont été regroupés.
Mai 2014 - Le BJP, sous la direction de Narendra MODI ,
est arrivé au pouvoir au niveau national et Amit SHAH est devenu le président
du BJP.
6 Juin 2014 - Amit SHAH ne s'est pas présenté au tribunal
une nouvelle fois. Le juge J.T. UTPAT a réprimandé ses avocats pour avoir
sollicité une dispense de comparution.
Jusqu'à Juin 2014, Brijgopala LOYA
était greffier de la Haute Cour de Bombay.
J'ai une petite question. Que signifie le
poste de greffier ? Un greffier peut-il devenir juge du CBI par la
suite ?
Niranjan : En réalité, seul un juge peut devenir
greffier de la Haute Cour. De plus, il était déjà greffier !
Il était initialement juge. Il avait gravi
les échelons pour devenir greffier de la Haute Cour. Ce poste est équivalent à
celui de juge à la Haute Cour.
Anubandh : D'accord merci.
Plus tard, 25 Juin 2014, le juge J.T. UTPAT
a été muté à Pune sur ordre du président de la Cour suprême du Maharashtra, Mohit
SHAH. Cette mutation est intervenue la veille de l'audience prévue pour Amit
SHAH. Elle était contraire à un arrêt de la Cour suprême de 2012. Brijgopal LOYA
a été nommé à sa place par la suite.
Juin à octobre 2014 - Contrairement à son prédécesseur, le juge LOYA
a permis Amit SHAH de ne comparaître en personne jusqu'à la mise en accusation.
Il a toutefois précisé que cette dispense ne s'appliquerait que si Amit SHAH se
trouvait déjà dans l'État du Maharashtra, où l'affaire était instruite. De
fait, le journal The Caravan a souligné qu'il s'agissait davantage d'une
concession de procédure et que le juge LOYA ne faisait pas nécessairement
preuve de clémence envers Amit SHAH.
Par ailleurs, durant cette période, Anuradha BIYANI
(la sœur du juge LOYA) a affirmé que le juge en chef du Maharashtra, M. Mohit
SHAH, avait offert au juge LOYA cent crores de roupies en échange d'un jugement
favorable dans l'affaire Sohrabuddin.
31 Octobre 2014 - Lorsqu'Amit SHAH ne s'est pas présenté à
une audience alors qu'il se trouvait dans la ville le même jour, le juge LOYA a
ordonné aux avocats de SHAH de veiller à ce qu'il soit présent aux audiences,
chaque fois qu'il se trouverait dans l'État.
Il a donc réitéré sa position et fixé la date
de la prochaine audience au 15 Décembre 2014, date à laquelle le verdict serait
rendu.
Dans le livre, vous écrivez que lors du
procès devant la Cour suprême, vous avez fait une révélation étonnante. Cela
s'est produit une semaine seulement avant sa mort, soit environ vers le 24 Novembre
2014. Le garde du corps du juge LOYA a été enlevé. Dans les articles que
j'ai lus et les interviews que j'ai visionnées en ligne, ce détail est beaucoup
moins évoqué. Il s'agit pourtant d'un développement important.
27 Novembre 2014 - Un juge nommé Vinay JOSHI a écrit une lettre
au Département du droit et de la justice du Maharashtra pour réserver une chambre
à Ravi Bhawan au nom du juge LOYA.
Encore une fois, il s'agit d'un détail
crucial.
29 Novembre 2014 - Le juge LOYA a été prié de se joindre à ses
collègues, les juges S.M. MODAK et Shrikant KULKARNI, pour un voyage
« imprévu » à Nagpur. J’insiste sur le mot « imprévu » car,
mis en perspective avec le précédent événement, il ne paraît pas si soudain.
Niranjan : Non. Le juge LOYA ignorait totalement que
Vinay JOSHI avait écrit au ministère de la Justice pour lui demander de
réserver une chambre à son nom à Nagpur. Il n'était donc absolument pas au
courant de cette réservation et n'avait prévu aucun voyage.
Anubandh : C’est pourquoi je dis que le caractère
soudain du voyage peut paraître surprenant du point de vue du juge LOYA.
Cependant, si l’on tient compte de ces deux éléments, il ne semble plus aussi
soudain dans le cadre plus large.
Niranjan : Et je dirais qu’on a insisté pour que le juge
LOYA se joindre à ses collègues.
Anubandh : Au fait, avez-vous des nouvelles concernant
les raisons possibles du retrait du garde du corps du juge LOYA et la réaction
de ce dernier ? Disposons-nous d'informations à ce sujet ?
Niranjan : Il n'existe aucune information à ce sujet. Le
garde du corps a été retiré. Le juge en chef Mohit SHAH avait l'habitude
d'appeler le juge LOYA à des heures indues de la nuit. Il lui demandait de se
rendre à la résidence officielle du juge en chef à Mumbai. Mohit SHAH insistait
pour qu'il ne soit pas accompagné de son garde du corps. Si le juge LOYA et son
garde du corps étaient restés avec lui à Nagpur, le gouvernement de l'État
aurait été contraint de lui en fournir un. Toutefois, comme le garde du corps
avait déjà été retiré à Mumbai, le gouvernement de l'État n'était pas tenu de
lui en fournir un à Nagpur. Il n'y avait aucune obligation pour l'État
d'obtempérer.
Anubandh : Merci.
La raison officielle invoquée pour expliquer
la présence du juge LOYA à Nagpur était d'assister au mariage de Sapna JOSHI,
fille d'un collègue juge.
30 Novembre 2014 - Le juge LOYA est arrivé à Nagpur, accompagné
de deux de ses collègues. À 23 heures, il s'est entretenu au téléphone avec son
épouse, Sharmila, pendant une quarantaine de minutes. Par ailleurs, le
président de la Cour suprême du Maharashtra, M. Mohit SHAH, se trouvait
également à Nagpur ce jour-là.
Les événements majeurs se sont déroulés le 1
Décembre 2014. J'ai repris des détails d'un article paru dans le
Scroll le 2 décembre 2017.
Il semblerait que le juge LOYA ait commencé à
ressentir des douleurs thoraciques vers 4 heures du matin. Deux autres juges
l'ont conduit à l'hôpital Dande en tuktuk. De là, il a été transféré à
l'hôpital Meditrina où son décès a été constaté à son arrivée. Son corps a
ensuite été transporté au Centre hospitalier universitaire pour une autopsie.
Voici donc Ravi Bhavan.
Et voici l'hôpital
Dande.
Voici Meditrina.
Et nous verrons plus tard, c'est ici qu'a eu lieu
l'autopsie à l'hôpital public.
Et maintenant, je vais vous montrer cette
capture d'écran de Google Maps tirée de l'article de The Caravan.
Niranjan : Oui.
Anubandh : Je vois ici Ravi Bhavan, l'hôpital Dande et
l'hôpital Lata Mangeshkar.
Voici une dernière image, et ensuite je vous invite à commenter. Cela nous offre une perspective différente.
Nous avons ici l'hôpital Wockhardt, l'hôpital
cardiaque Wockhardt et l'hôpital Meditrina. Avez-vous des commentaires à ce
sujet ?
Niranjan : D'après mon témoignage, lorsque le juge LOYA
s'est plaint de douleurs à la poitrine, les deux autres juges qui
l'accompagnaient l'ont emmené en tuktuk. C'est ce que j'ai rapporté. Et c'est
ce que les juges MODAK et KULKARNI ont déclaré à la famille du juge LOYA :
ils l'ont conduit à l'hôpital en tuktuk.
J'ai séjourné plusieurs fois à Ravi Bhavan.
Ravi Bhavan est une résidence de prestige réservée aux personnalités de très
haut rang. Au Maharashtra, on sait que chaque année, la session d'hiver de
l'Assemblée législative se tient à Nagpur. C'est pourquoi cette résidence se
trouve dans cette ville. Tous les officiers de l'IPS (Indian Police Service) et
de l'IAS (Indian Administrative Service), ainsi que l'ensemble de la
bureaucratie, se rendent à Nagpur et y séjournent. Ravi Bhavan leur est
exclusivement réservée. C'est pourquoi, en tant que résidence de prestige, une
ambulance et un camion de pompiers y sont stationnés en permanence.
De plus, le complexe de Ravi Bhavan abrite
également la résidence officielle du président de la Haute Cour de Bombay,
appelée « Saudamini », située sur le même site. S'agissant d'une
résidence de très haut rang, chaque VIP y séjournant dispose de son propre
véhicule de fonction. C'est pourquoi, même en journée, on ne trouve aucun tuktuk
dans un rayon de 3 km autour de Ravi Bhavan. Et voilà que ces juges
prétendaient avoir emmené LOYA à l'hôpital en tuktuk à 4 heures du matin !
Par ailleurs, lorsque l'affaire a éclaté, le
juge en chef de l'Inde, Bhushan GAVAI, s'est exprimé dans un journal où il a
nié que le juge LOYA ait été transporté en tuktuk. Il a affirmé au contraire
que c'était lui-même, le juge GAVAI, accompagné des juges SHUKRE et BARDE, qui
avait conduit le juge LOYA à l'hôpital dans sa voiture.
Les juges SHUKRE, BARDE et GAVAI, basés à
Nagpur, sont réputés pour leur érudition. Pourtant, il est incompréhensible
qu'ils aient transféré un patient cardiaque dans un hôpital orthopédique !
L'hôpital Dande est un établissement orthopédique, et non un hôpital
cardiologique. Ce transfert a donc entraîné une perte de temps considérable.
Par exemple, lorsque le requérant s'est adressé à la Cour suprême, un juge
nommé RATHI a écrit à cette dernière pour signaler sa présence à l'hôpital
Dande lors de l'admission du juge LOYA. Il a déclaré : « Une heure
et demie précieuse a été gaspillée. » De plus, les électrodes de
l'électrocardiographe étaient défectueuses à l'hôpital Dande, empêchant ainsi
la réalisation de l'électrocardiogramme du juge LOYA. En conséquence, rien ne
s'est passé à l'hôpital Dande. Une heure et demie plus tard, le patient a été
transféré à l'hôpital Meditrina. Le juge LOYA est décédé pendant son transfert
à l'hôpital Meditrina. Son décès a été constaté à son arrivée à l'hôpital.
Anubandh : Le moins que l'on puisse dire, c'est que des
versions très contradictoires ont émergé. Cette affaire mérite logiquement une
enquête impartiale, approfondie et indépendante. Malheureusement, la Cour
suprême a précisément refusé de le faire. Nous y reviendrons plus tard.
Merci pour cette explication.
Je continue. Voici donc la première partie.
La deuxième partie de 1 Décembre 2014 C’est
alors que les proches du juge LOYA ont commencé à recevoir des appels, vers 5 h
du matin, de Vijay Kumar BARDE, qui se présentait comme juge local à Nagpur.
Or, l’autopsie a révélé que le décès de LOYA était survenu à 6 h 15 ! Il y
a là une contradiction flagrante.
D'après le rapport d'autopsie, l'intervention
a débuté à 10h55 et s'est terminée à 11h50. Cependant, certains articles
indiquent qu'elle a duré jusqu'à 11h55. Il est important de noter que
l'intervention n'a pas été filmée, contrairement à ce qu'exige la loi du
Maharashtra.
Par ailleurs, une ambulance transportant le
corps du juge LOYA est arrivée à son domicile ancestral à Gategaon, près de
Latur (Maharashtra), vers 23h30. Aucun des juges, ni aucun de ses collègues,
n'accompagnait le corps. Seul le chauffeur était présent.
J'aimerais ajouter un détail. Dans le livre,
vous indiquez qu'un trajet de Nagpur à Gategaon prend environ 16 heures.
Supposons que l'autopsie ait été terminée vers midi. Dans ce cas, le trajet a
duré moins de 12 heures ! Cela soulève une question. Comment expliquer
qu'un trajet qui aurait normalement duré 16 heures ait été effectué en moins de
12 heures ? On peut supposer que l'ambulance était peut-être partie de
Nagpur plus tôt que midi. Cela doit faire l'objet d'une enquête.
Par ailleurs, Anuradha BIYANI, sœur du juge LOYA,
a demandé une seconde autopsie le soir même à Gategaon. Cependant, Ishwar
BAHETI, militant du RSS et apparemment ami du juge LOYA, a rejeté sa demande,
de même que d'autres amis et collègues de ce dernier. De plus, quelqu'un a
empêché des journalistes locaux de se rendre à Gategaon. Nous ignorons
toutefois l'identité de cette personne.
Niranjan : Il convient d'ajouter un élément. Anuradha BIYANI
a demandé une seconde autopsie après avoir constaté une blessure à l'arrière de
la tête du juge LOYA. De plus, elle a remarqué que ses vêtements étaient
imbibés de sang. Ces vêtements avaient été placés dans un sac plastique séparé
avec le corps. Sa chemise était trempée de sang, de l'épaule gauche jusqu'à la
taille. Même son jean était taché de sang. C'est pourquoi, après avoir constaté
ces éléments, elle a exigé une seconde autopsie.
Anubandh : En effet. Puis, il faut préciser que Anuradha
BIYANI est médecin. Elle savait donc de quoi elle parlait. Elle a affirmé, et
cela a été confirmé par d'autres, que l'autopsie ne provoque aucun écoulement
de sang puisque les poumons et le cœur ont cessé de fonctionner.
2 Décembre 2014 - Le docteur GAWANDE, de l'hôpital Meditrina où
le juge LOYA a été déclaré mort à son arrivée, a reçu un électrocardiogramme de
l'hôpital Dande. Or, le lendemain du décès. Voilà qui est une autre contradiction.
Pourquoi ce document n'a-t-il pas été reçu le jour même ? La nuit
même ? Voilà une question qui mérite d'être posée.
3 Décembre 2014 - Des députés du parti Trinamul Congress ont
manifesté devant le Parlement à Delhi. Ils ont exigé une enquête sur la mort du
juge LOYA.
4 Décembre 2014 - Rubbabuddin, le frère de Sohrabuddin, a
écrit une lettre au CBI pour exprimer son choc face à la mort du juge LOYA.
5 Décembre 2014 - Ishwar BAHETI a remis les deux téléphones
portables du juge LOYA à sa famille, après avoir effacé toutes les données. Il
convient de préciser que le juge LOYA avait reçu un SMS, quelques jours avant
son décès, l'avertissant d'un danger imminent. Ce SMS a également été supprimé
de son téléphone. Le juge LOYA avait confié l'existence et la réception de ce
SMS à au moins une de ses sœurs.
15 Décembre 2014 - Un nouveau juge, M.B. GOSAVI, a repris
l'audience et l'a conclue deux jours plus tard. Il convient de noter que ce
procès impliquait plus de 100 témoins, un acte d'accusation de plus de
10 000 pages et des centaines d'enregistrements de données d'appels. Il a
néanmoins été rapidement bouclé en moins de 48 heures.
Le même jour, le juge M.B. GOSAVI a accepté
la requête en non-lieu déposée par l'avocat d'Amit SHAH. Cette requête avait
été précédemment rejetée par le juge LOYA. Le juge GOSAVI a accordé trois jours
de plaidoirie à l'avocat de la défense, tandis que le CBI (Bureau central
d'enquête), l'agence du parquet, n'a disposé que de 20 minutes. Je crois que
ces faits vous ont été rapportés par l'avocat Mihir DESAI et ses collègues.
17 Décembre 2014 - Une ordonnance a été rendue par le juge M.B.
GOSAVI. Il a clos l'audience et mis sa décision en délibéré.
30 Décembre 2014 Amit SHAH a été acquitté. Le juge M.B. GOSAVI
a évoqué des « motivations politiques » derrière ces allégations.
Ici, ma question est la suivante :
comment prouver l’existence de « motivations politiques » ? Car
il est possible que le dépôt de la plainte ait été motivé par des raisons
politiques. Or, une fois la requête déposée, ces accusations ont été rejetées
par le parti politique au pouvoir (BJP – Bharatiya Janata Party). Dès lors, ne
peut-on pas affirmer que le rejet de la demande d’enquête sur cette affaire est
lui aussi motivé par des raisons politiques ? Comment concilier les
deux ? Comment s’assurer que la motivation politique ne provient que d’un
seul camp ?
Niranjan : Ce qui est particulièrement cocasse dans
cette déclaration, c'est qu'elle ignore un fait essentiel : l'enquête a
été menée intégralement par le CBI (Bureau central d'enquête). Elle n'était pas
supervisée par le gouvernement central, mais par la Cour suprême de l'Inde. Par
conséquent, ce jugement accuse en réalité la Cour suprême d'avoir été motivée
par des considérations politiques !
Anubandh : Exactement, ce qui revient en quelque sorte à
admettre involontairement que le CBI est sous l'influence du parti au pouvoir !
Niranjan : Non, cette enquête menée par le CBI n'a été
supervisée par aucun parti politique, ni par le gouvernement en place. Elle a
été menée sous la supervision de la Cour suprême de l'Inde. Par conséquent,
affirmer qu'Amit SHAH a été inculpé pour des raisons politiques revient à
accuser la Cour suprême elle-même.
Anubandh : Je suis d'accord. Nous y reviendrons plus
tard, mais n'oublions pas que la date est le 30 Décembre 2014. Ce n'était donc
que le début du règne de MODI. Or, on entend souvent dire aujourd'hui que la
plupart des institutions indiennes, qu'il s'agisse du système judiciaire, du
CBI, des établissements d'enseignement ou de la Direction de l'application des
lois (ED), subissent des pressions de la part du pouvoir en place. Quoi qu'il
en soit, cette question est importante car la Cour suprême a par la suite
avancé le même argument de « motivations politiques ».
Par ailleurs, le même jour, le joueur de
cricket Mahendra Singh DHONI annonçait sa retraite internationale. Les amateurs
de cricket en Inde connaissent l'impact et l'importance de cette nouvelle. Mais
le plus surprenant, c'est qu'elle survenait en plein match test.
Niranjan : Eh bien, cela s'inscrit dans un contexte. Le juge
LOYA avait noté (dans son journal) que chaque fois qu'on lui offrait de
l'argent ou qu'il était menacé, le président de la Cour suprême de l'époque lui
assurait qu'une autre information importante, qui occuperait les écrans de
télévision, surgirait au moment où il acquitterait Amit SHAH. Si l'acquittement
d'Amit SHAH restait tout au plus un bref passage en bandeau défilant,
l'information plus importante monopoliserait les écrans de télévision pendant
des heures. Le 30 décembre 2014, après l’acquittement d'Amit SHAH, la retraite
de Mahendra Singh DHONI du cricket test a été annoncée. L'Inde était alors en
tournée en Australie pour une série de trois matchs tests. Le deuxième match
était en cours. Le troisième jour, sa retraite a été annoncée par le secrétaire
de la Gujarat Cricket Association ! Non pas par DHONI lui-même, mais par
le secrétaire de la Gujarat Cricket Association. Or, Mahendra Singh DHONI n'a
jamais joué pour le Gujarat. Il a joué pour le Jharkhand en cricket national.
Il était originaire de Ranchi. Il n'a donc jamais joué pour le Gujarat. Dès
lors, pourquoi sa retraite du cricket test a-t-elle été annoncée par le
secrétaire de la Gujarat Cricket Association ?
Anubandh : C'est effectivement un argument valable. Je
pense qu'il y a également de sérieuses questions à poser à Mahendra Singh DHONI
concernant le contexte dans lequel sa retraite a été annoncée.
Niranjan : Absolument!
Anubandh : Passons à autre chose.
Février 2015 - Les juges Shrikant KULKARNI et S.M. MODAK,
qui accompagnaient le juge, ont rencontré sa famille. Cela s'est produit au
moins deux mois après le décès de ce dernier. Le même mois, le président de la
Cour suprême du Maharashtra, Mohit SHAH, a rencontré les membres de la famille
du juge LOYA, et notamment son fils, Anuj LOYA.
18 Février 2015 - Après sa visite avec le juge en chef du
Maharashtra, Mohit SHAH, Anuj LOYA a écrit une lettre dans laquelle il
indiquait avoir demandé à ce dernier d'ouvrir une enquête sur la mort de son
père. Il y affirmait à deux reprises que Mohit SHAH serait tenu pour
responsable si un malheur survenait à lui ou à sa famille.
Ensuite, entre 13 - 16 Mars 2015, Amit
SHAH, principal accusé du CBI dans l'affaire Sohrabuddin, a séjourné à Ravi
Bhavan pendant trois ou quatre jours au mois de mars. Il y était accompagné du
juge Sharad BOBDE de la Cour suprême, du juge Uday LALIT et du juge N.W. SAMBHRE
de la Haute Cour de Bombay. L'avocat du CBI, Anil SINGH, procureur dans le
procès Sohrabuddin, était également présent. Aucun événement public ni
engagement officiel n'était prévu pour Amit SHAH durant ce séjour. Il
s'agissait donc d'une rencontre incognito.
Mars 2015 - Rubabuddin SHEIKH, frère de Sohrabuddin, a
déposé une demande de révision pénale devant la Haute Cour de Bombay contestant
la libération d'Amit SHAH.
24 Janvier 2016 - Publication de l'article « Un agneau,
lionisé » sur Vinayak SAVARKAR par Niranjan TAKLE dans le magazine The WEEK.
2 Février 2016 - La police de Nagpur a adressé un courrier à
un magistrat exécutif pour l'informer d'une autopsie pratiquée en 2014.
Toutefois, aucun traumatisme crânien ni trace de sang n'y étaient mentionnés. J’imagine
que ce courrier concernait le décès du juge LOYA.
Juin 2016 - Nupur BIYANI, la nièce du juge LOYA a
contacté Niranjan TAKLE à Pune.
8 Novembre 2016 - La démonétisation a été décrétée en Inde par Narendra
MODI. Il est important de le noter car cela a, d'une certaine manière, entravé
vos projets d'enquête, de visites et d'entretiens.
Niranjan : Oui.
Anubandh : Début 2017 - Niranjan TAKLE a adressé des questions à Amit
SHAH et au juge en chef du Maharashtra, Mohit SHAH, sans jamais obtenir de
réponse. Ce point est crucial pour les étudiants en journalisme d'investigation.
Il démontre qu'il est essentiel de donner à chaque partie prenante la
possibilité de s'exprimer et de répondre afin d'éviter un récit partial ou un
suivi superficiel.
Niranjan : Oui.
Anubandh : 27 Février 2017 - Niranjan TAKLE a soumis son article sur la
mort du juge LOYA au magazine The WEEK. Cependant, celui-ci n'a pas été publié.
Juin à septembre 2017 - En attendant la publication de votre article,
vous avez enquêté sur le trafic de bétail illégal organisé par le Bajrang Dal
au Gujarat. Vous étiez infiltré en tant que transporteur de bétail musulman. Au
cours de cette enquête, vous avez été victime d'intimidation et de violences de
la part des ravisseurs. Vous avez également couvert l'affaire du viol collectif
de Kopardi et les conséquences de la démonétisation.
2 Juillet 2017 - Le magazine The WEEK a qualifié Amit
SHAH de Chanakya moderne.
6 Novembre 2017 - Le magazine The WEEK vous a envoyé un
courriel de refus officiel concernant votre article sur le juge LOYA. De ce fait,
ils ont renoncé à leurs droits sur l'article en tant que propriété
intellectuelle. Vous avez immédiatement envoyé votre lettre de démission, car
vous vous attendiez à recevoir ce courriel de votre employeur.
9 Novembre 2017 - Vous vous êtes rendu à Delhi à l'invitation
du journaliste Paranjoy Guha THAKURTA. Il se trouve que je l'avais interviewé
quelques mois auparavant au sujet du scandale Rafael. Vous y avez rencontré
l'équipe de The Caravan : Vinod JOSE , directeur exécutif ; Hartosh
Singh BAL, rédacteur politique ; Ananth NATH, rédacteur en chef ; et Atul
MANDHANE, rédacteur adjoint. Leur professionnalisme et l'accueil chaleureux
qu'ils vous ont réservé, ainsi que l'attention qu'ils ont portée à votre
reportage, vous ont particulièrement impressionné.
15 Novembre 2017 - Le magazine The WEEK a
officiellement relevé Niranjan TAKLE de ses fonctions.
18 de novembre 2017 - Niranjan TAKLE a enregistré un entretien avec
Harkishan LOYA, le père du juge LOYA, et Sarita MANDHANE, l'autre sœur du juge LOYA,
à Aurangabad, dans le Maharashtra.
20 Novembre 2017 - Publication par The Caravan d'un
article intitulé « Une famille brise le silence : des détails choquants
émergent concernant la mort du juge présidant l'affaire Sohrabuddin ». Voilà
donc votre reportage !
Niranjan : C'était mon 50ème
anniversaire.
Anubandh : En effet. Je me souviens que vous l'avez
mentionné dans le livre.
21 Novembre 2017 - Le lendemain, le journal The Caravan
publiait un deuxième article intitulé : « Le juge en chef Mohit SHAH
a offert 100 crores de roupies à mon frère pour un jugement favorable dans
l’affaire Sohrabuddin, la sœur de feu le juge LOYA. »
23 Novembre 2017- Une agression physique contre Niranjan TAKLE
par cinq voyous à Mumbai près de la gare Chatrapati Shivaji Terminal (CST).
J'ai oublié de mentionner que vous avez aussi
été poursuivi en voiture de la marque Toyota Qualis. C'était en novembre. La
même année ?
Niranjan : Non. C'était en 2015, après avoir interviewé
pour la première fois le père du juge LOYA à Gategaon.
Anubandh : D’accord. Il est peut-être temps d'aborder
également ce sujet. Vous avez vous aussi été harcelé à Nagpur par des voyous.
Les tactiques que vous avez employées pour les gérer, avec votre sang-froid,
étaient tout à fait remarquables. Nous reviendrons plus tard sur les
difficultés que vous avez rencontrées lors de la suite de cette affaire.
Pour continuer, le 23 Novembre 2017 - Une
« enquête officieuse » a été menée par le gouvernement de l'État du
Maharashtra, sous la direction de Sanjay BARVE, chef du CID. Elle a duré 48
heures et a donné lieu à plusieurs lettres de la famille du juge LOYA affirmant
qu'aucun élément suspect n'était à l'origine de son décès. Ils ont prétendu que
Niranjan TAKLE avait enregistré des entretiens à leur insu et que vous aviez
obtenu les réponses que vous souhaitiez. Ces lettres ont été intégrées au
jugement final de la Cour suprême, mais n'ont jamais fait l'objet d'une
déclaration sous serment. Il s'agissait donc là d'une nouvelle contradiction
flagrante.
24 Novembre 2017 - Niranjan TAKLE a perdu tout contact avec les
membres de la famille LOYA. Ils vous ont bloqué et ont refusé de répondre à vos
appels et messages.
25 Novembre 2017 - Niranjan TAKLE a rencontré Sharad PAWAR et
Supriya SULE, hommes politiques du parti NCP du Maharashtra. Cette rencontre a
eu lieu à Mumbai, à leur invitation, afin de discuter de l'affaire. À ce jour,
aucune déclaration de leur part en soutien à la famille LOYA ni aucune
rencontre en personne n'ont eu lieu.
27 Novembre 2017 - Indian Express a publié un article intitulé « Décès du
juge B. H. LOYA du CBI en 2014 : rien de suspect, selon deux juges de la
Haute Cour de Bombay présents à l’hôpital », accompagné d’un
électrocardiogramme (ECG) du juge LOYA réalisé à l’hôpital Dande de Nagpur. Cet
ECG a également été relayé par NDTV. Le site Caravan a relevé plusieurs
incohérences dans cet ECG et a affirmé qu’il n’était pas authentifié, voire
falsifié.
28 Novembre 2017 - Anuj LOYA a adressé une lettre à la juge en
chef de la Haute Cour de Bombay, Manjula CHELLUR, appuyant les affirmations
formulées dans l'article de l'Indian Express.
1 Décembre 2017 - À la suggestion du journaliste Paranjoy Guha THAKURTA,
Niranjan TAKLE rencontra le ministre en chef de Delhi, Arvind KEJRIWAL, à son
domicile. KEJRIWAL proposa de se saisir de l'affaire et d'entamer une grève de
la faim pour exiger une enquête sur la mort du juge LOYA. Cependant, cela ne se
produisit jamais.
Janvier 2018 - Deux requêtes d'intérêt public ont été
déposées devant la Haute Cour de Bombay. L'une par un militant et l'autre par
l'ensemble de l'Association des avocats de Bombay, demandant une enquête sur la
mort du juge LOYA. L'ancien juge de la Cour suprême, A.P. SHAH, a publiquement
exigé une enquête similaire.
11 Janvier 2018 – Beaucoup de choses se sont passées. Deux
requêtes d'intérêt public ont été déposées directement auprès de la Cour
suprême, demandant une enquête sur la mort du juge LOYA. L'une a été déposée
par Tehseen POONAWALA, initialement représenté par Dushyant DAVE. L'autre a été
déposée par Bandhuraj LONE, assisté de Pallav SHISHODIA, qui avait précédemment
représenté Amit SHAH dans l'affaire Sohrabuddin. Il y a donc là, une fois de
plus, matière à s'inquiéter et à s'interroger.
Le juge en chef de l'Inde, Dipak MISRA, a
demandé à Dushyant DAVE de confier sa requête à un juge junior nommé Arun MISRA.
Dushyant DAVE n'a pas apprécié cette décision.
Le même jour, le juge en chef Deepak MISRA a
approuvé la requête d'intérêt public déposée par l'avocat Pallav SHISHODIA et a
accepté d’administrer l'affaire lui-même. Il a entamé les débats dès le
lendemain. Une décision d'une grande rapidité.
12 Janvier 2018 - La Haute Cour de Bombay a examiné les deux
requêtes d'intérêt public (PIL) : l'une déposée par des militants et l'autre
par l'Association des avocats de Bombay. La prochaine audience était prévue le
23 Janvier 2018.
Le même jour, quatre juges de la Cour
suprême, Jasti CHELAMESWAR, Ranjan GOGOI, Madan LOKUR et Kurian JOSEPH, ont
tenu une conférence de presse au domicile de Jasti CHELAMESWAR. Ils ont fait
part de leur désaccord avec le président de la Cour, Dipak MISRA, concernant
notamment l'attribution de procès du juge LOYA.
13 Janvier 2018 - Une altercation publique a éclaté entre
Tehseen POONAWALLA et son avocat, Dushyant DAVE. Ce dernier a demandé à POONAWALLA
de retirer sa requête auprès du juge Arun MISHRA, soupçonnant qu'il s'agissait
d'une démarche intéressée, orchestrée par Amit SHAH. DAVE a également allégué
des liens étroits entre le juge Arun MISHRA et de hauts responsables du BJP. Il
a finalement décidé de ne pas représenter POONAWALLA et a choisi de représenter
l'Association des avocats de Bombay.
14 Janvier 2018 - Anuj LOYA a tenu une conférence de presse à
Mumbai, dans les tours Mittal, où il a affirmé n'avoir aucun soupçon concernant
la mort de son père, pas plus que les autres membres de sa famille. On constate
donc que de nombreuses tentatives ont été faites pour construire différents
récits.
22 janvier 2018 - Les requêtes d'intérêt public (PIL) de la
Haute Cour de Bombay ont été transférées à la Cour suprême. Un collège de trois
juges, composé des juges D.Y. Chandrachud, A.M. Khanwilkar et Dipak MISHRA, a
entamé l'examen de l'affaire du juge LOYA. The Caravan n'a pas été
constitué partie à ce procès et n'a donc pas pu présenter ses éléments de
preuve. Je crois que c'était également votre cas. N'étiez-vous pas impliqué
dans ce procès ?
Niranjan : Je ne l'étais pas.
Anubandh : C'est très surprenant, car c'est vous qui
avez révélé l'information !
30 Janvier 2018 - L'amiral L. RAMDAS, ainsi que l'Association
du barreau des jeunes, ont déposé des interventions auprès des avocats Indira
JAISING et Prashant BHUSHAN respectivement pour ces interventions dans
l'affaire du juge LOYA.
9 Février 2018 - Rahul GANDHI, accompagné de 114
parlementaires, a marché du Parlement jusqu'au Rashtrapati Bhavan. Ils ont
rencontré le président de l'Inde, Ram Nath KOVIND, et ont exigé la création
d'une équipe spéciale d'enquête (SIT) placée sous la supervision de la Cour
suprême.
11 Février 2018 - Le docteur R.K. SHARMA, ancien chef du
département de médecine légale et de toxicologie de l'AIIMS de Delhi et
consultant pour le CBI, a réagi lors d'un entretien avec the Caravan à
la présence de la matière dure dans le cerveau du juge LOYA. Il s'agit de la
couche externe qui entoure le cerveau. Il a expliqué que la congestion
cérébrale survient généralement après un traumatisme crânien.
10 Mars 2018 - L'AIIMS de Delhi a adressé une lettre se
désolidarisant de l'article du Caravan qui publiait les propos du
docteur R.K. SHARMA concernant le décès du juge LOYA. R.K. SHARMA a rétracté
ses propos, affirmant avoir été grossièrement mal cité par The Caravan.
Le site The Caravan a publié des
captures d'écran de conversations WhatsApp avec le docteur R.K. SHARMA.
19 Avril 2018 - Une formation de la Cour suprême de l'Inde,
présidée par le juge en chef Dipak MISRA, a rejeté la requête d'intérêt public
(PIL) demandant une enquête indépendante sur le décès du juge LOYA. Elle a
déclaré que la mort était naturelle et que de telles requêtes constituaient une
atteinte à l'autorité judiciaire. Elle a ajouté qu'elles étaient motivées par
des considérations politiques et relevaient d'un outrage au tribunal. Par
conséquent, la question que j'ai soulevée précédemment, à propos des motivation
politiques se pose à nouveau.
30 Juillet 2018 - L’avocat Surendra BORKAR, qui avait
publiquement affirmé sur Twitter être en possession d’une vidéo du meurtre du juge
LOYA, est décédé d’une crise cardiaque au tribunal du CBI à Mumbai. Niranjan TAKLE
devait le rencontrer le jour même. C’est son épouse qui vous a appelé par la suite,
et c’est ainsi que vous avez été informé de son décès.
20 Novembre 2020 - Niranjan TAKLE a rencontré Sharad PAWAR, et
ils ont évoqué la possibilité pour le gouvernement de l'État du Maharashtra de
nommer une commission judiciaire, conformément à la loi sur les commissions
d'enquête. Il s'agissait de votre suggestion et de votre demande.
Malheureusement, la volonté politique nécessaire n'a pas été manifestée.
16 Décembre 2021 - Le juge de la Cour suprême N. V. Ramana
déplorait la mort du journalisme d'investigation en Inde. Cela vous a
profondément indigné et vous a incité à modifier le texte de l'introduction de
votre livre.
Et enfin, le 9 Mai 2022 - Vous avez
publié ce livre, « Qui a tué le juge LOYA ? ». Il a ensuite été traduit en
plusieurs langues.
Voilà, nous avons terminé la chronologie des
évènements.
J'aimerais avoir vos commentaires maintenant.
Comment percevez-vous tous ces
éléments ? Comment envisagez-vous cette histoire, ce jugement, cette
enquête qui n’a pas eu lieu ? Écririez-vous le livre différemment ?
Agiriez-vous autrement ? Comment réagiriez-vous ?
Niranjan : Non, je ne changerais rien. J'aurais fait
exactement la même chose. Cela révèle aussi l'état déplorable de la situation
au sein du système judiciaire, du pouvoir exécutif, des élus, des partis
politiques et même de ma propre profession. Et cela concerne également la
société civile en Inde.
J'ai toujours eu un grief contre la société
civile indienne. Souvenez-vous, l'affaire tristement célèbre du viol et du
meurtre de Nirbhaya a eu lieu en 2012 à Delhi. À l'époque, des manifestations
et des agitations ont eu lieu dans plus de 600 villes à travers le pays. Des
marches avec des bougies ont été organisées, car la société civile pensait sans
doute que l'auteur de ce crime dans un bus, entre 0h30 et 1h du matin, devait
être un petit criminel. C'est pourquoi ils ont organisé des marches et allumé
des bougies. Pourtant, lorsque la nouvelle de la mort du juge LOYA a été
annoncée, pas une seule bougie n'a été allumée. Personne n'a sorti d'allumette.
Personne n'a manifesté. Rien. Car ils savaient que dans cette affaire, les
coupables étaient extrêmement puissants.
Par conséquent, si la société civile indienne
commence à choisir les combats qui lui conviennent, nous ne pouvons pas blâmer
les partis politiques. Aujourd'hui, tout le monde se plaint de la montée du
fascisme, de son arrivée. Il est arrivé parce que la société civile a choisi
les rôles qui lui conviennent ! Nous devons préserver notre démocratie.
Imaginez : un juge menacé, intimidé, tenté par des pots-de-vin, a résisté à
toutes les pressions et a refusé de transiger. Si la société civile indienne
avait soutenu la famille du juge LOYA, son fils ou sa sœur, alors probablement
la justice aurait été rendue. Mais il n'en a rien été, car personne n'a soutenu
la famille. Ils ont tout simplement été abandonnés.
Ce que vous avez présenté dans la chronologie
comporte de nombreuses lacunes. Par exemple, il est de règle que toute personne
appelée à témoigner devant la Cour suprême doit le faire par le biais d'une
déclaration sous serment. De plus, le gouvernement du Maharashtra n'était même
pas partie prenante à cette action d'intérêt public. Malgré cela, il a dépêché
deux des avocats les plus chers d'Inde : Harish SALVE et Mukul ROHATGI. Ce
dernier a facturé environ 11 lakhs de roupies pour une seule journée
d'audience. Il a comparu pendant 43 jours. Quant à Harish SALVE, 35 lakhs de
roupies ont été dépensées, sans compter les vols charters Londres-Delhi qu'il
affrétait à chaque fois !
Anubandh : Tout cela avec l'argent du trésor,
avec l'argent public !
Niranjan : Oui, avec l'argent du trésor public, avec
l'argent des contribuables ! Le gouvernement de l'État a dépensé près de
180 millions de roupies pour empêcher une enquête !
Ensuite, la Cour suprême. Vous avez évoqué
cette « enquête non officielle ». Elle a débuté le 25 novembre. Le
plus drôle, c'est qu'ils ont d'abord annoncé dans les médias qu'il s'agirait
d'une « enquête non officielle ». Je me suis donc demandé s'ils allaient
employer des « méthodes non officielles » pour mener cette enquête. Puis ils
ont répondu que non, que c'était une « enquête discrète ». Or, sur quel
fondement juridique cette enquête a-t-elle été ordonnée ? Il n'existe aucun
fondement juridique à proprement parler.
Anubandh : Il faut également distinguer les termes
employés. On parle d’une « enquête » et d'une « investigation ».
En réalité, la pétition demandait une investigation. Si le gouvernement de
l'État du Maharashtra a fait une enquête, cela signifie qu'il a accédé à cette
demande logique d’une investigation !
Niranjan : Oui, absolument.
Vous avez ensuite évoqué les lettres écrites
par des juges et des membres de la famille. La sœur et le père du juge LOYA ont
remis des lettres à l'officier d'enquête, Sanjay BARVE. Quatre ou cinq autres
juges lui ont également remis des lettres : les juges BHUSHAN GAVAI, BARDE,
SHUKRE, MODAK, KULKARNI et RATHI. Ces six juges ont transmis ces lettres à
l'officier d'enquête, qui les a admises comme preuves.
Tout d'abord, ces éléments auraient dû être
présentés sous serment, conformément à la déclaration écrite. La Cour suprême
ne leur a pas demandé de fournir de déclaration sous serment. Elle a admis les
lettres comme éléments de preuve, mais a refusé l'autorisation de
contre-interroger les personnes concernées. Lorsqu'un élément est admis comme
preuve, il est nécessaire d'autoriser les intervenants à le contre-interroger.
La Cour suprême a refusé cette autorisation. Tout au long de la procédure et
lors de l'audience, aucun élément de preuve matériel n'a été présenté par
l'État.
Si le juge GAVAI affirmait que le juge LOYA
avait été conduit à l'hôpital dans sa voiture, il aurait dû fournir les images
de vidéosurveillance de la résidence Ravi Bhavan, un établissement de prestige
équipé de nombreuses caméras. Il aurait dû les fournir. Or, il ne l'a pas
fait ! Il a refusé de les soumettre au tribunal car il savait qu'il
mentait. J'étais absolument certain qu'il avait été transporté en tuktuk, car
j'avais moi-même visionné les images ! Par conséquent, la Cour suprême de
l'Inde a bafoué les principes d'une justice équitable pour les avocats
intervenants.
Dushyant DAVE avait fourni une liste de 11
personnes, dont moi, pour qu'elles puissent être contre-interrogées. Cependant,
cette autorisation n'a jamais été accordée.
Anubandh : Ce que je pense en vous écoutant, c'est qu'il
reste plus de questions que de réponses après ce jugement.
Niranjan : Absolument, oui !
Anubandh : Tout gouvernement soucieux de la démocratie,
de la constitution et du bien commun doit entreprendre cette enquête. Votre
ouvrage y contribue d'ailleurs de manière remarquable.
Nous arrivons au terme de cet entretien. J'ai
quelques dernières remarques.
Quand on considère le travail que vous avez
accompli et toutes les difficultés que vous avez dû surmonter, tant sur le plan
professionnel que personnel et familial, on ne peut qu'en reconnaître
l'importance. Je suis tenté de penser au film « Jaane Bhi do Yaaro » et à la
façon dont les journalistes à la fin paient un prix lourd pour leur honnêteté.
Il y a aussi un autre film, « Umbartha », en marathi, dans lequel l'actrice
Smita Patil dit « me khachnar nahi ! » (je ne baisserai pas les
bras !).
Lorsque nous vous lisons, nous constatons que
vous ne vous préoccupez pas uniquement de cette enquête, mais aussi de l'avenir
de ce pays et de la jeune génération. Vous vous souciez de ce que votre
profession devrait et pourrait représenter pour eux. Par conséquent, vos réflexions
révèlent également un système de valeurs. Je crois que ce système de valeurs ne
se limite pas à l'Inde ou au Maharashtra. Il est universel. Je vis en France
depuis quelques années et je peux affirmer que les journalistes, et notamment
les journalistes d'investigation, sont confrontés ici aussi à des problèmes
similaires, bien qu'à des degrés différents. Néanmoins, les défis sont communs.
Et c'est peut-être la raison pour laquelle nous devrions tous travailler
ensemble.
Maintenant, j'aimerais vraiment que vous nous
livriez un mot de conclusion où vous nous parleriez de vos projets futurs, des
défis que vous rencontrez dans votre travail et de ce que vous prévoyez pour
l'avenir.
Niranjan : Pour compléter ce que vous venez de dire,
j'ai écrit ce livre comme s'il s'agissait de l'autobiographie d'un journaliste
pendant 18 à 20 mois. La vie d'un journaliste en Inde durant cette période.
C'est pourquoi j'y ai tout raconté : ce que ma famille traversait, ce qui
se passait au bureau, dans notre vie professionnelle, ce qui arrivait à ma
fille, à ma femme, etc. Car la plupart des gens, lorsqu'ils lisent ce genre
d'histoires, ne se rendent pas compte du travail que représente la réalisation
de ces reportages. Il est donc essentiel que les lecteurs comprennent ce que
vit un journaliste lorsqu'il enquête. C'est fondamental.
Deuxièmement, le premier paragraphe de mon
prologue aborde la loi sur la diffamation. En effet, lorsque j'ai commencé à
écrire cette histoire et que j'en ai parlé aux éditeurs, tous m'ont affirmé que
la Cour suprême s'y opposerait, et qu'il était impossible de critiquer un arrêt
de la Cour suprême. C'est pourquoi j'ai reproduit l'intégralité de la
disposition de la loi qui stipule que critiquer une décision de la Cour suprême
n'est pas diffamatoire. Ainsi, du premier au dernier paragraphe, l'objectif de
ce livre est de faire comprendre qu'il n'est pas destiné à effrayer, mais au
contraire, à insuffler espoir et courage. Le courage qu'une personne ordinaire
peut avoir face à un tel système.
Anubandh : Et aussi des stratégies, car je pense que
c'est important.
Niranjan : Absolument!
Anubandh : Il s'agit des stratégies de contrer,
d'anticiper. Et c'est un aspect essentiel.
Au fait, j'ai oublié de vous poser une
question délicate. Je pense que je devrais vous en poser une, et j'espère que
cela ne vous dérangera pas.
Niranjan : Non.
Anubandh : Merci. Je pose cette question car vous en
parlez de ce sujet dans votre livre. Nous avons tous nos traits de caractère et
nos particularités. Nous avons des tendances qui nous rendent uniques. Vous
avez donné cette impression dans votre livre et vous avez également écrit que
vous êtes de nature un peu impulsive, voire fougueuse. Il vous arrive de vous
emporter facilement. Vous êtes sensible à la provocation.
Ma question serait la suivante : dans
quelle mesure cela vous a-t-il aidé ou desservi dans votre travail ?
Comment percevez-vous ce trait de caractère ? Car nous le constatons
également dans vos entretiens sur EG News sur YouTube. On y perçoit une
certaine inquiétude et vous n’y allez pas par quatre chemins. Vous êtes très
direct. Alors, comment réagiriez-vous à cet argument ?
Niranjan : On pourrait croire que je suis très impulsif
et colérique. Et c'est vrai, je le suis. C'est certain. Cependant, comme je l'ai
écrit dans mon livre, lorsque j'étais sur le terrain pour un reportage, je me
préparais minutieusement. Pour une journée, je préparais une demi-journée à
l'avance. Il me fallait presque cinq à six heures pour préparer ce que j'allais
faire le lendemain, pour chaque situation possible qui pourrait survenir
pendant le reportage.
Par exemple, un jour, alors que je marchais
dans les rues de Nagpur, quatre motards m'ont interpellé. Ils ont commencé à me
demander où j'allais. Je leur ai répondu : « Venez, allons chez vous ! » Et je
suis monté sur leur moto. Cela peut paraître impulsif. Pourtant, je m'étais
préparé à ce genre de situation. Je savais que j'allais faire quelque chose
d'inattendu. Si je faisais ce qu'ils attendaient, je tomberais dans leur piège.
C'était donc un acte mûrement réfléchi. Dans le livre, cela peut sembler
impulsif, mais j'y avais bien réfléchi.
Autrement, dans mes vidéos, je parais très en
colère, parfois même très blessé. Il m'arrive même de pleurer. Je me souviens
encore de la vidéo que j'ai réalisée après les événements du Manipur. J'avais
les larmes aux yeux du début à la fin. Je suis un être humain. Ma famille ne
m'a jamais appris qu'un homme ne devait pas pleurer. Non. On m'a toujours dit
que, quels que soient mes sentiments, je devais les exprimer. Et que la
sensibilité n'était pas une faiblesse, mais une force. C'est ce que je ressens.
Souvent, j'ai l'impression de m'emporter en parlant parce que je ne mâche pas
mes mots. Ma famille ne m'a jamais appris à avoir peur de quoi que ce soit.
D'ailleurs, le titre de mon livre est : « Dire la vérité et confondre
le diable ». Je crois que c'est la responsabilité d'un journaliste.
Anubandh : Excusez-moi de vous interrompre. Je retiens
deux choses de ce que vous venez de dire. Je pense qu'en Inde, être sensible
peut rendre la vie difficile. Pourtant, cela ne signifie pas que nous devions
cesser d'être sensibles. Car la sensibilité est un aspect fondamental de notre
existence humaine.
Niranjan : Je ne le crois pas. Nous avons vu des
personnalités exceptionnelles comme Mahatma GANDHI et le Dr. AMBEDKAR non
seulement survivre, mais aussi réussir. Ils ont façonné notre pays.
Anubandh : Oui. Ce que je voulais dire, c'est que c'est
une tâche ardue et que tout le monde n'y parvient pas, comme vous.
Deuxièmement, depuis 2014, la plupart des Indiens soucieux des valeurs
constitutionnelles et démocratiques semblent impuissants face au RSS (Rashtriya
Swayamsevak Sangh), au BJP (Bharatiya Janata Party), à Narendra MODI et à Amit
SHAH. Votre livre apporte sans doute des réponses, des tactiques et des pistes
de réflexion. Je vous en remercie. C'est au moins une piste importante et
sérieuse à explorer.
Pour conclure, je vous remercie sincèrement
de m'avoir accordé cet entretien. Je considère un livre comme un don suprême et
précieux de l'expression humaine. Vous avez certainement travaillé sur cet
ouvrage à plusieurs reprises : vous en avez écrit un manuscrit, vous avez
peut-être enrayé des passages, puis réécrit. Il s'agit donc d'un produit final
que vous nous présentez, à nous lecteurs, et nous avons la chance de le
recevoir. Je crois que chacun perçoit un livre différemment. C'est pourquoi je
suis ravi que l'auteur ait accepté de me parler ! Je vous souhaite
beaucoup de succès dans tous vos projets futurs. Un dernier mot ?
Niranjan : Non. J'ai un manuscrit prêt pour mon prochain
livre, intitulé « Un agneau, glorifié ». Il porte sur la vie de SAVARKAR et la
manière dont il a introduit l'idéologie fasciste de l'Hindutva dans la
politique indienne. L'Hindutva est un terme qu'il a forgé. Cette idéologie n'a
jamais été appliquée auparavant. Heureusement, il a écrit que l'Hindutva n'a
rien à voir avec la religion. L'Hindutva est une doctrine politique fondée sur
la haine. Or, je sais pertinemment que la haine a une fin. L'amour, la
compassion, la liberté, la démocratie, la vérité et la non-violence sont des
valeurs intemporelles. Ainsi, la haine disparaîtra un jour d'elle-même.
Anubandh : Oui. Sur ces belles paroles, arrêtons-nous
pour aujourd’hui.
Je souhaite une fois encore que vos livres
soient traduits et lus dans plusieurs langues indiennes, et pas seulement.
J'espère qu'un jour votre livre sera également publié en français, afin que le
public d'ici puisse le découvrir. Merci encore, Niranjan TAKLE, et j'espère
vous reparler bientôt.
Niranjan TAKLE
Parmi ses autres reportages importants
figurent le démantèlement d'un réseau d'extorsion de bétail par le groupe
extrémiste hindou Bajarang Dal au Gujarat, la mafia du sable, les attentats de
Malegaon, les émeutes de Dhule, les problèmes des paysans, la démonétisation,
la gratuité des transports pour les étudiants des castes répertoriées et bien
d'autres sujets.
Il possède une maison d'édition qui publie
non seulement ses propres ouvrages, mais soutient également les publications
d'autres auteurs méritants travaillant sur des sujets cruciaux. Orateur
éloquent, il est écouté avec attention dans toute l'Inde.
Anubandh KATÉ est un ingénieur basé à Paris et cofondateur
du collectif « Les Forums France Inde ».
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