Combien de
personnes affirment réellement que leur principal intérêt dans la vie est la
politique ? Eh bien, Renuka VISHVANATHAN l’affirme avec conviction.
Le 26 Janvier 2026,
le Jour de la République indienne étant une occasion propice, je discute avec
Renuka de ses commentaires sur la démocratie indienne, publiés dans son récent
ouvrage, « Bless this Mess ».
Renuka VISWANATHAN
est une ancienne fonctionnaire de l'IAS (Indian Administrative Service). Au
cours de sa longue carrière de plus de 37 ans dans l'administration, elle a
occupé le poste de chef de département auprès des secrétariats d'État et au government
central. Elle a également été secrétaire au Développement rural sous le
gouvernement UPA de Manmohan SINGH. En 2018, elle s'est présentée aux élections
législatives du Karnataka dans la circonscription de Shanti Nagar à Bangalore,
sous l'étiquette du Aam Aadmi Parti (AAP).
Dans cette première
partie, nous aborderons ses souvenirs d'enfance liés à la politique du Kerala
et du Tamil Nadu, les piliers de la démocratie, son évaluation des indicateurs
démocratiques de la république indienne, les effets de la transformation
démographique sur les listes électorales, les calculs de caste et leurs
répercussions sur les élections d'État et nationales, la flétrissure du
fédéralisme et bien plus encore.
Voici quelques
réflexions pertinentes et profondes de Renuka.
« Tous les votes
n’ont pas la même valeur. »
« La majorité
(électorale) est en réalité une minorité ».
« La démocratie a
permis que le point de vue minoritaire de l’« Hindutva » devienne le point de
vue dominant. »
« Le facteur caste
influence différemment les élections nationales et les élections d'État. »
Renuka vous propose
cette grande invitation où elle invite les citoyens à devenir des «
participants actifs » à la démocratie !
Note:
1) Des sous-titres
simultanés sont mis à disposition en deux langues.
Lien : https://www.youtube.com/watch?v=dTAfFg7Sx8g
2) Cet entretien
pourrait être lu sous forme d'article dans les langues suivantes : anglais,
français, italien, marathi, hindi, bengali et kannada.
Anubandh : Bonjour ! Je m'appelle Anubandh
Katé. Je suis ingénieur basé à Paris. Et
depuis plus d'un an, je réalise des interviews avec
des auteurs, car j'adore lire. Aujourd'hui, je suis
ravi d'interviewer une amie, Renuka Viswanathan,
qui est également auteure.
Bienvenue Renuka !
Renuka : Merci.
Anubandh : Je vous en prie. Renuka est une
amie, mais j'irai même jusqu’à dire une “camarade”. C'est un terme qu'elle
affectionne tout particulièrement, comme elle
l'a mentionné dans son livre. De plus, lorsque je vivais à Bangalore, nous
avons travaillé ensemble aux débuts du Parti Aam Aadmi (AAP). Nous étions
communément impliquées dans plusieurs activités.
Le livre de Renuka s’intitule «
Bless This Mess » (Que ce désordre soit béni). Il s’agit d’un recueil de ses
réflexions sur la démocratie indienne et de ses riches expériences politiques.
Avant de commencer la séance d'aujourd'hui, je voudrais vous
présenter. Renuka a
passé son enfance à Madras (Chennai), qui s’appelait alors la
présidence de Madras. Plus tard, elle a déménagé dans la présidence de
Travancore, à Cochin (Ernakulam) au Kerala. Son père était juge à la Haute Cour
et devint par la suite président de la Cour suprême du Kerala. Quant à sa mère, elle était médecin. Voilà brièvement pour ses origines familiales.
Concernant ses études, elle est titulaire d'une licence (BA) en économie et histoire de l'Université du Kerala. Elle a ensuite obtenu une maîtrise (MA) en anglais à l'Université Annamalai, puis une seconde maîtrise (MA) en économie par correspondance. Après cela, elle a suivi un master de philosophie (MPhil) en France, ainsi qu'un diplôme d'études supérieures spécialisées (DESS) en administration publique, pendant un an. Enfin, en 1984, Renuka a soutenu une thèse de doctorat d'État (PhD) à l'Université Paris IX, portant sur une étude comparative des fédérations fiscales dans le monde. Ce qui renforce également son lien avec la France.
Concernant son parcours professionnel,
elle a intégré la fonction publique et y a travaillé pendant 37 ans. Elle a
gravi les échelons, passant de simple fonctionnaire à chef de service, puis au
secrétariat d'État et enfin au secrétariat central. Elle a été secrétaire au
développement rural sous le gouvernement UPA de Manmohan Singh. Elle a
également participé à l'élaboration de lois et de politiques soumises à
l'approbation du Conseil des ministres et au vote des assemblées législatives,
tant au niveau de l'État qu'au Parlement central. Elle a aussi contribué activement
aux discussions sur les notes de synthèse avant leur adoption. Renuka a voyagé
à travers le monde pour des raisons professionnelles et personnelles. Elle
était également candidate du Parti Aam Aadmi (AAP) aux élections législatives
de 2018 dans le Karnataka, dans la circonscription de Shantinagar
(Bangalore).
Renuka est toujours active et milite pour l'inscription sur les
listes électorales ainsi que la
scolarisation des enfants issus de milieux défavorisés, conformément au droit à
l'éducation. Elle s'engage également pour la protection de l'environnement et
la défense des droits des femmes.
Comme
je l’ai mentionné précédemment, Renuka a voyagé à travers le monde. J'ai parlé de son passage de Madras à Travancore, et
de son mariage à Mysore. Plus tard, elle s'est
installée à Bangalore, puis à Paris, ensuite à Delhi, et enfin de nouveau à
Bangalore. Faisant alors la navette entre
Delhi et Bangalore, pendant un certain temps.
Renuka est polyglotte. Elle parle plusieurs langues avec passion.
Le malayalam est sa langue maternelle. Elle parle également tamoul, kannada,
hindi et anglais. Elle a étudié le français pendant quatre ans à l'Alliance
Française de Bangalore (AFB). Renuka apprécie aussi beaucoup l'espagnol,
qu'elle a appris pendant plusieurs années à l'Institut des langues étrangères
de Delhi, puis à l'Université de Bangalore.
Avant tout, il est important de souligner que Renuka possède de
multiples centres d'intérêt et passions. Cinéphile avertie, elle adore le
théâtre, la musique, la littérature et les arts. Renuka aime voyager, lire et
bien d'autres choses encore. Sans aucun doute, Renuka est une source
d'inspiration pour nous tous.
J'ai lu votre livre et je l'ai beaucoup apprécié, car il rassemble
non seulement vos commentaires et vos observations, mais aussi des remarques issues de votre expérience et de vos activités sur le
terrain. À cela s'ajoute, une contribution intellectuelle, ce qui en
fait un ouvrage très complet.
Votre livre comporte des chapitres consacrés à la politique et des
réflexions générales sur la démocratie indienne. Il aborde également les
questions liées aux listes électorales. Vous traitez du système judiciaire, de
la responsabilité des hommes politiques et de la place des femmes en politique
et en démocratie. Enfin, vous évoquez les fonctionnaires, les questions de
castes et bien d'autres sujets.
Ma première question est la suivante : qu'est-ce qui vous a poussé
à écrire ce livre ? Quelle a été votre première source d'inspiration ?
Renuka : J'ai commencé à réfléchir à l'écriture
de ce livre en me remémorant ma vie et en m'interrogeant sur ce qui
m'intéressait le plus. J'ai réalisé que la politique m'avait toujours fasciné.
J'ai donc tenté de concilier mes connaissances universitaires en sciences
politiques et mon expérience de terrain en tant que militante. C'est ainsi
qu'est né ce livre.
Anubandh : Bien. Merci.
À
présent, je voudrais souligner quelques passages du
livre qui ont particulièrement retenu mon attention.
Tout d'abord, vous avez abordé des sujets variés et diversifiés.
Il ne s'agit pas d'un texte ou d'une réflexion se limitant à un seul thème.
Comme je l'ai dit précédemment, vous avez également intégré vos expériences
personnelles en tant que fonctionnaire, citoyenne engagée, militante et femme politique. On constate de nombreuses contributions concrètes, qui sont précieuses.
Deuxièmement, vous avez également comparé la démocratie indienne avec d'autres démocraties du monde. Il est essentiel de ne pas
se focaliser sur les détails, de se limiter à un seul pays et à une seule
démocratie, mais d’entretenir une vision plus
globale.
Troisièmement, je viens du Maharashtra et, malheureusement, les
habitants du nord de l'Inde connaissent mal la politique du Sud. Pour eux,
c'est un sujet complexe et délicat, la langue
constituant un obstacle majeur. Personnellement, j'ai passé sept ans à
Bangalore et j'ignorais beaucoup de choses. Grâce à votre livre, j'ai acquis
une meilleure compréhension de la politique du Sud de l'Inde. Vous la
présentez de manière claire et accessible, ce qui est pour moi un véritable
atout.
Quatrièmement, je remarque que vous avez à la fois admiré et
critiqué le Parti Aam Aadmi (AAP) dans votre ouvrage. Cela témoigne, d'une
certaine manière, de votre objectivité. Il est d'ailleurs très intéressant que
vous ayez évité tout parti-pris.
Cinquièmement, vous êtes convaincu que la politique est la seule
voie vers le changement, et c'est ce que vous avez mentionné dans votre
conclusion. J'admire vraiment cela.
J'ai également beaucoup apprécié la belle comparaison que vous
avez faite dans le livre entre les États du Tamil Nadu et du Kerala, ainsi que
vos souvenirs d'enfance liés à ces États.
Par exemple, concernant le Tamil Nadu, vous affirmez que les
loyautés régionales, culturelles et linguistiques sont tout aussi importantes
que le facteur caste. En effet, le travail majeur consistant à destituer la
domination brahmane a déjà été accompli dans cet État. Concernant le Kerala,
vous indiquez que le groupe chrétien syrien y est dominant, notamment au sein
du Congrès. Cependant, on y trouve également une grande
concentration de Naires et quelques brahmanes, qui exercent
une influence considérable sur la vie politique de l'État. Au sujet du Tamil
Nadu, vous mentionnez clairement un courant sécessionniste. Notamment, à la fin
des années 1950, avec la revendication du « Dravida Nadu » (État
dravidien). Or, à cette époque, ce courant était totalement absent de l'État
voisin du Kerala, même si ses habitants sont tout aussi irrévérencieux envers
les politiciens que les Tamouls. Le Kerala n'a jamais été séparatiste. De
manière générale, on considère que les Kéralais perçoivent leurs concitoyens
comme égaux, indépendamment du sexe, de la région, de la religion, de la caste
ou des ressources, plus que dans les autres États indiens. Par conséquent, le
sentiment d'égalité y est très présent. Il y a un autre aspect qui était
passé inaperçu quand cela s’est produit. Il s'agit de
l'isolement du Tamil Nadu vis-à-vis de la politique centrale, qui a pris fin en
1995 lorsque le DMK a participé au gouvernement Devegowda. Jusque-là, il ne
s'agissait que d'un soutien extérieur, sans participation active à la vie
politique de New Delhi. Enfin, le Kerala est marqué par une forte domination de
la gauche sur la scène politique. Les syndicats y étaient très organisés et
militants. C'est peut-être l'une des raisons pour lesquelles les industries
hésitaient à s'implanter au Kerala. De ce fait, elles privilégiaient d'autres
États où ces syndicats étaient moins influents. Par conséquent, le Kerala a
commencé à exporter des ingénieurs, des médecins, des infirmières et des
mécaniciens qualifiés vers l'étranger.
Voici ce que j'ai retenu et particulièrement apprécié dans votre livre. À présent, je vous invite à nous parler de vos
souvenirs d'enfance de cette époque et de votre transition du Tamil Nadu au
Kerala.
Renuka : En fait, j'aimerais aborder les différences et les similitudes entre le Kerala et le
Tamil Nadu d’aujourd'hui. Sur le plan
politique, la principale similitude réside dans le fait que ces deux États ont
été totalement épargnés par le « virus bhakt », ou autrement dit l'extrême droite. Ils sont tous deux totalement exempts de
ce virus, et c'est précisément ce bastion que le RSS et le BJP ciblent
aujourd'hui. C'est précisément la porte à laquelle ils martèlent, dans l'espoir
de s'implanter dans ces deux États. C'est un point intéressant à souligner, car
leur résistance à l'extrême droite s'explique par des raisons totalement
différentes.
Dans le cas du Kerala, cela s'explique par l'idéologie socialiste.
Le Kerala fut peut-être le premier État au monde à avoir ouvertement élu un
gouvernement communiste. Cela se produisit immédiatement après l'indépendance.
Néanmoins, au Tamil Nadu, l'idéologie des deux partis (DMK et AIDMK) n'a
absolument rien de gauche. Il s’agit de deux
partis régionaux dont la principale motivation
à leur opposition au reste du pays repose sur un profond nationalisme
tamoul. À travers la valorisation de la culture tamoule, allant même
jusqu’au désir de créer, à une certaine époque, un
État tamoul séparé. Ainsi, un point essentiel
concernant ces deux États est qu'ils ont combattu la droite, mais pour des raisons
différentes.
L'autre point très important que j'ai remarqué, c'est que le Tamil
Nadu était sécessionniste. Cette idéologie a germé et se retrouve encore
aujourd'hui, dans une certaine mesure, dans l'attachement du Tamil Nadu au
fédéralisme. Le Tamil Nadu est probablement l'État indien qui a poussé le
fédéralisme constitutionnel à son paroxysme. C'est pour cette
raison qu’il a sa propre politique éducative, à
laquelle il tient beaucoup. L’État cherche à
démontrer la possibilité d'élaborer sa propre politique éducative. Comme vous
le savez sans doute grâce à l'expérience française, l'éducation est essentielle
pour éduquer les esprits, et particulièrement en matière de
changement politique et de démocratie, elle est absolument fondamentale. C'est
pourquoi il met l’accent et se bat pour
l'éducation pour tous. Cependant, lors de mon
voyage au Kerala, j'ai constaté que personne ne comprenait le concept de
sécession. L'idée même de former un État
séparé leur était totalement étrangère. Certes, le royaume de Travancore-Cochin
a tenté de devenir indépendant juste avant l'indépendance.
Néanmoins, aujourd'hui, personne au Kerala ne songe à quitter l'Inde. Personne
ne souhaite réellement cela. Ils ne se
considèrent même pas comme distincts de l'Inde, car ils trouvent tout ce dont
ils ont besoin dans le reste du pays : leur nourriture et tout le
support requis. De plus, ils peuvent se déplacer et
travailler partout. Ce phénomène existe aussi au Tamil Nadu, mais la dimension
émotionnelle, intrinsèquement liée à la société, est totalement absente au
Kerala.
Au Kerala, il existe deux partis nationaux. L'un est bien sûr le
Front de gauche et l'autre, le Front du Congrès, un parti centriste. C'est, là,
une différence majeure entre les deux États, que j'ai pu constater.
Anubandh : Merci.
Concernant les velléités sécessionnistes qui ont émergé au Tamil
Nadu, j'ai eu l'occasion, l'an dernier, de m'entretenir avec le politologue
suédois, Sten Widmalm, au sujet de son ouvrage Le Cachemire dans une
perspective comparative, qui traite du Cachemire et d'autres États
indiens. Il expliquait que l'approche de l'État indien face aux velléités
sécessionnistes au Cachemire et au Tamil Nadu était très différente. Par
exemple, le Congrès, constatant la montée en puissance du DMK et d'autres
partis régionaux qui réclamaient un État séparé, a accepté sa défaite
électorale, s'est mis en retrait et a laissé la démocratie s'épanouir. En
revanche, il a adopté une approche diamétralement opposée, cherchant à
s'immiscer dans la politique du Cachemire et à entraver le développement de la
démocratie. Or, l'épanouissement de la démocratie aurait potentiellement pu
mettre fin aux revendications séparatistes au Cachemire.
Renuka : Je partage entièrement son avis.
D'ailleurs, j'avais moi-même écrit un article sur ce sujet lorsque les troubles
au Cachemire s'intensifiaient. Durant mes années à Delhi, j'ai constaté
qu'aucun gouvernement n'a jamais permis au Cachemire de fonctionner
démocratiquement. Il existe cependant une légère différence entre le Tamil Nadu
et le Cachemire, une différence vraiment infime. Le Cachemire était un État frontalier
au nord du pays, partageant une de ces frontières avec le Pakistan, ce qui
rendait la situation un peu plus fragile. Néanmoins, le Tamil Nadu est lui aussi très frontalier, avec le Sri Lanka juste de
l'autre côté de la frontière, un simple détroit sépare les deux pays. Cependant, la question était surtout celle de la
domination de l'État central. Par conséquent, je suis convaincue qu'un
fédéralisme plus poussé aurait pu complètement dissiper toute intention sécessionniste du
Cachemire. Bien sûr, cette explication est peut-être simpliste, mais je reste
persuadée qu'une démocratie plus forte est toujours une solution aux
sécessions.
Anubandh : Merci.
Je vous propose à présent de
partager mon écran. J'ai repris quelques éléments de votre livre et réalisé une
courte présentation. Vous la reconnaîtrez sans doute.
Il est important de commencer par un cadre plus large, celui que vous avez comparé et développé dans votre ouvrage. Il s'agit des piliers de la démocratie. Au sommet, on trouve le peuple, les électeurs. Il existe deux grands systèmes de gouvernance : le système de Westminster, en vigueur en Inde et au Royaume-Uni, et le système présidentiel, en vigueur aux États-Unis et en France. Parmi les quatre piliers de la démocratie, le premier est le pouvoir législatif, viennent ensuite le pouvoir exécutif, le pouvoir judiciaire et les médias. Bien que vous n'ayez pas consacré de chapitre spécifique aux médias, vous avez abordé ce sujet dans d'autres chapitres.
Le pouvoir législatif est toujours élu par le peuple. Il se
compose d'une chambre basse et d'une chambre haute. Les représentants de la
chambre haute sont élus au suffrage indirect. Le pouvoir exécutif, quant à lui,
peut être élu ou non. Ainsi, dans le système de Westminster, nous avons un
Premier ministre, qui dirige le gouvernement. Dans le système présidentiel,
nous avons un président.
Ensuite, il y a le pouvoir judiciaire. Concernant le pouvoir
judiciaire, trois options sont possibles. Cela concerne la sélection des juges.
Il existe un système de « collège » en Inde. Il pourrait y avoir des
« concours ». Enfin, il y a les « élections ». Le pouvoir
judiciaire n'est souvent pas responsable devant le peuple et n'est pas composé
de représentants élus. Néanmoins, un débat existe sur la nécessité de le rendre
responsable devant le peuple. Dans votre livre, vous évoquez également le fait
que le pouvoir judiciaire est le garant de la protection de la Constitution et
des normes de propriété. De plus, la constitution n'est pas une obligation.
Vous mentionnez que certains pays, comme le Royaume-Uni, n'ont pas de
constitution au sens strict du terme. Vous citez également la spécificité des
États-Unis, où le président est élu par un « collège électoral »
constitué par les États, et non au suffrage universel direct. Enfin, vous
prenez l'exemple de Trump. Vous expliquez que Trump a perdu le vote populaire
et est devenu président malgré le fait que la majorité des électeurs n'aient
pas voté pour lui.
Voilà tout ce que je voulais dire pour cette partie. Tout d'abord,
êtes-vous d'accord avec l'interprétation que j'ai faite de votre livre ?
Avez-vous des commentaires à ce sujet ?
Renuka : Oui, globalement oui. Tout
gouvernement comporte trois pouvoirs distincts. Qu'il s'agisse d'une démocratie
ou non, il en existe assurément trois dans une démocratie : un pouvoir
législatif, un pouvoir exécutif et un pouvoir judiciaire. Je n'ai pas considéré
les médias comme une condition distincte de la démocratie, car j'avais établi
ma propre liste des éléments qui, selon moi, en constituaient les conditions.
Cette liste diffère légèrement de celle du livre, mais il s'agit d'une version
révisée de ma théorie de la démocratie. En résumé, oui, c'est assez juste. Vous
avez bien compris.
Anubandh : Merci. Et puisqu'on en parle,
j'aimerais aussi vous présenter un autre graphique où vous avez établi un
classement concernant l'Inde et la démocratie indienne.
Voici ce que j'ai préparé à partir de votre livre. Je vous invite à nouveau à le confirmer.
Nos critères sont différents. Vous avez attribué une note sur 10
et j'ai souligné certains commentaires.
Premier critère : des élections libres et équitables. Vous
avez attribué quatre points sur dix. Vous avez mentionné des manipulations des
machines à voter électroniques, l’exclusion d’électeurs des listes électorales,
le harcèlement des partis d’opposition par l’appareil d’État, etc.
Deuxième critère : la prise en compte des opinions
minoritaires et ses limites. Sur ce
point, la note est de quatre sur dix, car il manque des procédures
consultatives et inclusives, tant au sein qu’à l’extérieur du Parlement.
Troisième critère : le système judiciaire. Vous lui avez
attribué la note de 5 sur 10 en raison d'une protection ponctuelle des droits
et libertés constitutionnels. Je vous invite à reconsidérer votre évaluation,
car le niveau du système judiciaire indien se dégrade de jour en jour. Par
conséquent, cette note pourrait être réexaminée et peut-être même
abaissée.
Quatrième critère : la réactivité du gouvernement aux
préoccupations des électeurs. La note est de quatre sur dix, en raison de
l’affaiblissement du droit à l’information et de la mainmise sur
les médias.
Cinquième critère : il concerne l’égalitarisme démocratique.
Vous avez obtenu six points sur dix, grâce aux manifestations pour les droits
humains et à la forte participation électorale. Ce sont des indicateurs clairs.
Je suis d’accord avec vous.
Sixième critère : la transition pacifique du pouvoir après
les élections. J’estime cette question primordiale, car, en Inde,
elle est peu abordée. On la considère comme allant de
soi. Or, de sérieuses réserves émergent quant à la manière dont le BJP tente de
manipuler systématiquement les résultats électoraux. Par conséquent, le critère
est jugé positif à 7/10. Recours modéré à l’administration
présidentielle : c’est certain. Depuis 2014, nous n’avons pas observé autant de prises d’effet par le passé,
ni de situations que celles attendues.
En moyenne, le score cumulé est de cinq sur dix.
Êtes-vous d'accord avec cette représentation ?
Renuka : Oui. Je pense que vous l'avez très
bien résumé.
En fait, comme vous pouvez le voir à gauche, j'ai identifié six points que je considère comme les fondements
de la démocratie. Il s'agit d'une évaluation très subjective. Plusieurs
organismes internationaux, jouissant d'une excellente réputation, quantifient
leurs évaluations et attribuent ensuite une note à l'Inde. Or, ces dernières
années, l'Inde a rapidement dégringolé dans les classements. Plus précisément,
ces dix dernières années, elle a perdu son statut de pays démocratique au sein
des classements internationaux. C'est indéniable. Par conséquent, cette
évaluation reste très subjective. D'ailleurs, c'est ce que j'écrivais au moment
de la publication du livre. La situation est très fluctuante et évolue
constamment. Il y a donc des allers-retours.
Puisque nous allons parler du système judiciaire, je ne reviendrai
pas sur notre petit débat concernant la note que j'ai attribuée à ce
système.
Concernant l'égalitarisme démocratique, je suis vraiment heureuse que vous partagiez cette conviction et que vous soyez
parvenus à la même conclusion que moi. Nous en avons d'ailleurs davantage de
preuves, comme en témoignent les manifestations actuelles pour la protection
des monts Aravalli. Il semble qu'elles aient porté leurs fruits. À ma
connaissance, le gouvernement s'est engagé à interdire toute exploitation
minière dans les Aravalli. Nous verrons dans quelle mesure il tiendra parole.
Quoi qu'il en soit, il est positif que la population reste vigilante et qu'elle
parvienne à mobiliser les ressources sur le terrain. C'est pourquoi je crois au
peuple indien et à sa capacité à faire évoluer la situation en recourant à la
protestation lorsque cela s'avère nécessaire.
Anubandh : Je tiens à souligner que, dans votre
livre, vous vous décrivez également comme un optimiste de nature. Je partage
cet avis, car l'Inde et les Indiens peuvent nous réserver des surprises,
parfois même incroyables. Les manifestations agricoles passées nous en ont
donné des raisons de croire en cela. Il y a
eu aussi les manifestations contre la loi CAA. Ce sont pour moi d'importantes
expressions publiques de désapprobation, et elles sont tout à fait
louables.
Ce que j'ai également apprécié dans cet exercice, c'est que vous
ne vous êtes pas contenté de commenter les classements existants des agences,
qu'elles soient indiennes ou étrangères, mais que vous êtes allés plus loin.
Fortes de vos expériences et de vos réflexions,
vous avez formulé vos propres évaluations. Cela contribue à enrichir le débat.
J'apprécie vraiment cette initiative.
J'aborde maintenant un sujet sur lequel vous avez soulevé un point
crucial : tous les votes n'ont pas la même valeur. C'est un véritable
leitmotiv pour moi. Vous avez également avancé que la majorité est en réalité
une minorité. C'est un autre de vos concepts. Je vais maintenant résumer ces
deux concepts en quelques points clé et vous inviter à les commenter.
Vous avez constaté que la répartition des sièges au Parlement par
État est gelée, mais le redécoupage interétatique des circonscriptions et de
leurs limites a été effectué en 2008, conformément aux recommandations de la
Commission Kuldip Singh. Vous avez eu la chance de pouvoir consulter ce
rapport. Il vous a révélé un fait frappant : le Karnataka comptait le plus
grand nombre d'électeurs par circonscription de tous les États. Cela signifie
que le vote d'un électeur du Karnataka a moins de poids que celui d'un électeur
de tout autre État indien, ce qui est très révélateur !
Plus tard, lors de votre candidature aux élections de Shantinagar
(Bangalore), vous avez constaté que Shantinagar comptait 200 000
électeurs, contre 400 000 dans la circonscription voisine de KR Puram. De
ce fait, le poids d'un vote était quasiment divisé par deux. En général, les
électeurs ne raisonnent pas ainsi quant à l'impact de leur vote. Par ailleurs,
vous avez cité l'ONG Janagraha, qui a mené une enquête révélant que seulement
55 % des noms sur les listes électorales étaient ceux de véritables électeurs. Vous en avez déduit qu'avec seulement 55 %
d'électeurs inscrits, un taux de participation d'environ 60 à 70 % et le
scrutin majoritaire uninominal à un tour, le député, l'élu, n'avait été choisi
que par 10 à 15 % de ses électeurs ! Voilà donc la réalité des
choses, la dure réalité. La question que vous posez
est la suivante : peut-on alors parler de gouvernement du peuple ? De règne de
la majorité ?
Enfin, dernier point concernant votre argument selon lequel la
majorité est en réalité une minorité. Vous avez affirmé que la démocratie a
permis à l'idéologie minoritaire « Hindutva » de devenir l'idéologie
dominante. Ainsi, la promesse d'une effervescence démocratique se concrétise,
où la minorité peut espérer, un jour, devenir une majorité au pouvoir.
Merci pour ces réflexions. Je vous invite maintenant à
commenter.
Renuka : En fait, si vous me le permettez, je
vais revenir un peu en arrière. En écrivant ce livre,
je me suis rendu compte que la démocratie, lorsqu'on définit ce concept, se
résume en réalité à la règle de la majorité. Or, j'ai constaté que les outils
dont nous disposons, et je parle ici uniquement
en tant que technicienne de la démocratie, et non en tant que concept, sont insuffisants. Si je dispose des outils adéquats pour
recueillir les choix des citoyens lorsqu'ils élisent un représentant, est-ce
que je mets réellement en place un corps législatif, voire un pouvoir exécutif
dans un système parlementaire ? Le pouvoir exécutif étant choisi par le
corps législatif, est-ce que je mets en place un gouvernement qui représente la
majorité ? À ma grande surprise, j'ai découvert que nous ne disposons
d'aucuns de ces outils dans aucune démocratie ! Cela peut paraître
controversé, mais nous devons tous y réfléchir. Nous n'avons, dans aucune
démocratie, les outils nécessaires pour garantir que, lorsque les citoyens
votent, nous puissions espérer obtenir un corps législatif et un pouvoir
exécutif qui bénéficient de l'aval ou du soutien de la majorité. Or, le
résultat est sans appel : nous nous retrouvons avec un gouvernement contre
lequel la majorité a voté ! C'est un constat surprenant. Cela ne signifie pas
pour autant que je pense qu'il faille renoncer à la démocratie. Car je crois
fermement que la démocratie est l'un des concepts les plus porteurs d'espoir
que l'humanité ait inventés, et pourtant, elle n'est toujours pas une réalité.
Nous sommes encore très loin d'instaurer un gouvernement du peuple, ce que nous
recherchons tous lorsque nous élisons nos représentants. Car nous n'atteignons
pas la majorité.
Ainsi, ma conclusion serait qu’une Assemblée
législative n'est pas un endroit où siège une majorité pour diriger un gouvernement. C'est un lieu qui représente en réalité une
mosaïque de minorités. C'est ainsi que je le conçois. Par conséquent, j'ai
exposé les six raisons qui démontrent que nous n'atteignons pas nos
objectifs.
Et bien sûr, le premier problème est que nos listes électorales
sont dans un état lamentable. Il existe un écart considérable entre les
personnes qui devraient figurer sur les listes électorales d'une
circonscription et les listes électorales réelles. Évidemment, la seule façon
de connaître l'ampleur de cette disparité est d'étudier chaque circonscription.
Les listes électorales de chaque circonscription sont irrecevables. On ne peut
pas se contenter de substituer des données, ni de réaliser des sondages. Cela
ne prouve rien. Les listes peuvent être totalement différentes d'une
circonscription à l'autre.
Et puis, je vous ai présenté le sondage JANAGRAHA. D'ailleurs, il
n'a pas vraiment bénéficié d'une grande publicité. On avait plutôt tendance à
dire : « Non, n'en parlez pas. » Voilà l'une des raisons.
Le deuxième point que vous avez soulevé concerne la valeur de
chaque vote. Cela suppose d'ajuster en temps réel les évolutions démographiques
entre les circonscriptions et les zones concernées. C'est impossible dans toute
démocratie. En d'autres termes, quoi que l'on fasse, on ne peut pas le faire en
temps réel. Dans un pays comme l'Inde, la situation devient extrêmement
complexe. En effet, le rapport de la Commission Kuldip Singh s'appuyait sur les
données du recensement de 2010. Or, aucun recensement n'a été effectué en 2020.
Quinze ans se sont écoulés depuis. Nous nous retrouvons ainsi très en décalage
avec la réalité du terrain. C'est là le premier problème.
Le second problème réside dans le tracé des circonscriptions. Un
conflit majeur est à prévoir entre les États qui, du fait de leur contrôle
démographique, perdront de l'influence au Parlement, et ceux qui auront mis en
œuvre des méthodes de contrôle démographique, disons, moins efficaces. Un
compromis a donc été trouvé. Un compromis politique, certes, mais non-démocratique. Ce compromis a eu pour conséquence de figer
le nombre de sièges attribués à chaque État, en le fixant à une date de
recensement antérieure, et non à la situation réelle. Cette question sera
renégociée l'année prochaine. Des États comme le Tamil Nadu s'inquiètent
naturellement de la réduction de leur nombre de sièges, ou du moins de leur
influence au Parlement. C'est pourquoi cette question est pour l'instant
étouffée.
Mais le résultat du Karnataka que vous avez cité s'explique par le
fait que, même en maintenant un nombre de députés
constant, il a fallu répartir la population entre les différentes
circonscriptions parlementaires du Karnataka. Certes, les limites de certaines
circonscriptions ont été modifiées, mais le résultat final est manifestement
très différent. Ce résultat est basé sur des données très anciennes, issues
d'anciens recensements. La situation est donc complètement confuse et
incohérente. Je me disais qu'un étudiant en sciences politiques pourrait faire
un excellent travail. Il suffirait de prendre son vote et de calculer dans
quelle circonscription il aura le plus d'impact. Mon vote compte pour le Shanti Nagar, et peut-être qu'il en aura plus ailleurs… On
peut rester dans le même État et voir la valeur de mon vote en passant de la
circonscription A à la B, puis à la C et à la D, selon le nombre d'électeurs
inscrits sur les listes électorales. Ce serait un exercice fascinant.
Anubandh : Et c'est ce que j'ai vraiment apprécié :
en tant que citoyen, il ne s'agit pas simplement d'être un “électeur passif”, mais un “citoyen actif”. C'est
l'invitation que vous nous adressez à tous à travers ces idées. Je vous en suis
très reconnaissant.
Bien que le temps nous soit compté et que nous ne puissions donc
pas aborder tous les points en détail, concernant la loi sur le droit à
l'information (RTI), aujourd'hui fortement affaiblie. Vous avez formulé une excellente suggestion que je tiens à
souligner. Elle émane de l'ancien ministre en chef de Delhi, Arvind Kejriwal. Il proposait de publier sur le site web du ministère les
informations déjà diffusées ou fournies en vertu de la loi RTI. Cela éviterait
que les mêmes questions ne soient posées à nouveau et permettrait au système de
fonctionner à nouveau correctement. C'est donc une excellente suggestion, que
j'ai découverte grâce à votre livre.
Passons maintenant à la politique des castes. C'est un chapitre
important de votre livre. Je vais relire quelques
points clé.
Ce qui m'a vraiment intéressée, et que je connaissais peu, c'est
la classification des femmes en Inde après un mariage hors de leur caste,
notamment dans le cadre des mariages intercastes. Vous avez mentionné que, bien
que les tribunaux aient statué que ces femmes conservent leur caste de
naissance et que leurs enfants puissent choisir l'appartenance à la caste de
l'un ou l'autre de leurs parents, les autorités insistent systématiquement pour
les classer dans la caste du père. J'ignorais l'existence de cette protection
ou de cette disposition légale. Je considérais comme allant de soi que c'était
la caste du père qui primait, car on suppose généralement que les femmes sont
automatiquement intégrées à la caste de leur mari. Il est donc important de
nous éclairer sur le contexte juridique.
Vous avez ensuite cité le Dr. Ambedkar, qui affirmait que « les inégalités sociales, éducatives
et de revenus liés au système des castes fausseraient l'égalité politique, pourtant essentielle à la démocratie
». Nombreux sont ceux qui le savent déjà, mais il est important de le rappeler
aujourd'hui.
De plus, vous avez affirmé que, selon certains politiciens, le
système des castes permet aux partis politiques de maximiser leur base
électorale avec un minimum d'efforts. Vous avez ensuite soulevé un point
frappant, souvent ignoré : l'impact des calculs liés aux castes sur les
élections nationales diffère nettement de celui sur la politique des États. Le
système des castes est bien plus déterminant au niveau des États qu'au niveau
national. Vous avez également souligné le manque d'études universitaires sur
l'impact de la politique des castes sur l'Inde dans son ensemble. On trouve de
nombreuses études sur la politique des castes au niveau des États, mais aucune
à l'échelle nationale. C'est un aspect important.
Vous avez également mentionné que le système des castes domine en
l'absence d'une vague de ferveur patriotique comme celle de Pulwama, d'un élan
de sympathie, à l'instar de Rajiv Gandhi
après l'assassinat d'Indira Gandhi, ou encore
d'une simple vague de haine, comme celle contre les musulmans, telle qu'elle
s'est produite lors des élections du Gujarat en 2002. Vous êtes ensuite revenu
sur l'histoire en évoquant les élections du Karnataka de 1985. Vous avez cité
l'exemple du Janata Party de Ramakrishna Hegde, arrivé au pouvoir au Karnataka
malgré la perte de nombreux sièges à la Lok Sabha en décembre 1984. Cet exemple
illustre comment les électeurs peuvent voter différemment, même à des périodes
très proches, lors d'élections étatiques et nationales.
Il y a ensuite bien sûr l'exemple du parti Aam Aadmi (AAP) qui a
remporté les élections à l'assemblée de Delhi en 2015 et 2020, mais qui n'a pas
obtenu beaucoup de sièges au niveau national.
Je vous remercie sincèrement d'avoir expliqué les rapports de
castes entre les Lingayats et les Vokkaligas au Karnataka. Cela m'est très
utile car, je comprends maintenant le contexte historique et le fonctionnement
de ces systèmes, notamment les calculs entre les différents partis.
Il y a ensuite cette affirmation : « La notion de caste est
antithétique aux idées d’égalité et de fraternité sur lesquelles repose la
démocratie. »
Voici les points principaux que j'ai retenus des débats sur les
castes que vous avez mentionnés dans le livre. N'hésitez pas à me faire part de
vos commentaires.
Renuka : Merci. Je vais d’abord
aborder la question
des castes, qui ne concerne que l'Inde. En effet, nous sommes fondamentalement
les seuls à avoir un système de castes. Je l'aborderai non pas d'un point de
vue social ou religieux, mais en analysant son impact sur le résultat politique
d'une démocratie. Il s'agit d'une hypothèse, fondée uniquement sur ma
connaissance de quelques États. Le facteur caste influence les élections au
niveau des États, mais seulement s'il n'existe pas de discours dominant
susceptible de fausser le processus électoral. Ainsi, les gens pensent
que leur identité est liée à leur caste et à leurs intérêts économiques, dans une
certaine mesure. Les castes sont vues un peu
comme des guildes, des guildes médiévales qui associent à chacun une profession particulière. À l'origine, cette profession
était elle aussi liée à la caste. Par conséquent, certains intérêts économiques
sont également liés à la caste. Ce sont donc ces deux éléments qui, concrètement,
influencent le résultat d'une élection.
J'ai recensé au moins trois occasions où le facteur caste a joué
un rôle important lors d'une élection nationale. La première, grâce au Dr. Ambedkar, c’est
lorsque la Constitution a été promulguée et que des circonscriptions
ont été réservées aux Dalits. Il s'agissait d'une décision politique majeure
prise à l'époque. C'est donc un facteur important.
La seconde fois, c'était lors des manifestations du mouvement
Mandal. À ce moment-là, il y avait un sentiment particulier… Et nous ne savions
pas exactement. Cela n'a pas fait l'objet d'une analyse académique rigoureuse.
Pour autant que je sache, le mouvement Mandal a influencé les élections qui ont
suivi la démission de V.P. Singh et les élections de mi-mandat, qui
ressemblaient alors à de nouvelles élections. C'est un sujet d'étude
intéressant qui mérite d'être approfondi. Car le mouvement Mandal est
véritablement devenu un facteur déterminant au niveau national.
Le troisième point, et non des moindres, concerne le recensement
des castes. Ce sera un sujet très intéressant et controversé qui ne manquera
pas de faire débat et de devenir un enjeu national.
Une
des raisons principales pour lesquelles les résultats
au niveau des États n'ont pas d'incidence sur les facteurs de caste au niveau
des États, ni même au niveau national, est l'absence de domination d'une même
caste dans tous les États. On observe des ensembles de castes complètement
différents, dominant probablement au Kerala et au Karnataka. Ces réalités ne correspondent
pas au modèle quadripartite évoqué par les Britanniques. Nous ne sommes pas
dans ce modèle. Par conséquent, la situation est bien plus complexe :
certains groupes, certaines communautés, se sont emparés des leviers du
pouvoir. Une fois le pouvoir politique détenu, ils ne le partagent pas. C'est
tout à fait naturel, c'est dans la nature humaine.
La situation au Karnataka illustre parfaitement comment un
parti national tente de s'implanter dans un État par deux méthodes. La première
consiste à transcender le facteur caste en créant un thème national, comme la
haine. On peut par exemple évoquer Rajiv Gandhi
ou la mort de sa mère, Indira Gandhi. Ainsi,
le facteur caste perd toute importance lorsqu'on se concentre sur autre chose.
Lorsque chacun peut se focaliser sur autre chose. Cela peut être positif ou
négatif, comme la haine ou un simple sentiment patriotique de lutte contre une
puissance étrangère qui nous menace. Cependant, si le parti national ne
parvient pas à imposer ce récit, il noue des alliances avec les partis
régionaux. C'est précisément ce qui s'est passé au Karnataka.
Si j'interroge des personnes extérieures au Karnataka, elles
auront l'impression que cet État compte beaucoup de sympathisants de la droite,
du fait des gouvernements successifs du BJP. En réalité, l'idéologie d'extrême
droite reste marginale au Karnataka. On la trouve uniquement le long de la
côte, où elle est très présente, ainsi que dans le petit district de Kodagu, au sein de la communauté Kodava. C'est tout. Elle commence
toutefois à s'infiltrer quelque peu à Bangalore, ville en pleine urbanisation.
De nombreux habitants venus d'ailleurs s'y installent. Par conséquent,
Bangalore n'est pas vraiment une ville kannadiga au sens strict du terme. Elle
attire certes des personnes venues d'ailleurs, qui y importent leurs préjugés,
mais cela ne représente pas l'essence même du Karnataka.
Si le BJP a pu accéder au pouvoir au Karnataka, c'est grâce à une
alliance de castes avec une communauté lésée qui profitait du pouvoir depuis
longtemps. Cette communauté, les Lingayats, nourrissait une grande jalousie à
ce sujet. Dès le début de l'histoire politique du Karnataka, après
l'indépendance, les chefs de gouvernement se sont succédé, tous issus de cette
caste. Les Lingayats estimaient avoir un droit naturel à contrôler la vie
politique. Tous les avantages du pouvoir leur ont été entièrement accaparés.
Cela a changé presque immédiatement après mon
arrivée au Karnataka. J'ai alors observé la stratégie du chef de gouvernement
Devaraj Arasu. Il a rassemblé toutes les autres communautés, celles qui
n'appartenaient pas au groupe dominant, et a formé une alliance. Grâce à cela, il a pu se maintenir au pouvoir en pratiquant un boycott,
déclarant : « Je ne veux pas des Lingayats avec nous. » Car les Lingayats
étaient très jaloux de leur pouvoir et refusaient de le partager. Ils étaient
donc en disgrâce et ont trouvé un allié au sein du BJP. Le BJP y a vu une
excellente opportunité et une alliance s'est formée. Le BJP, avec ses idées
fondamentalistes, ne peut accéder au pouvoir au Kannataka. Il ne peut y
parvenir qu'en jouant sur le facteur caste. Croyez-moi, les Lingayats ne sont
pas fondamentalistes. C'est la pure vérité. Nous nous trouvons donc face à une
situation très intéressante : le parti national accède au pouvoir grâce à son
alliance avec les Lingayats. Je suis certain que dans chaque État, le discours
sera spécifique. Prenons l'exemple des élections du Gujarat, qui approchent. Si
vous écoutez certains commentateurs politiques avisés de cet État, vous
constaterez qu'ils analysent parfaitement le facteur caste. Nous autres, nous
observerons et tenterons de comprendre. C'est ce que je voulais dire en
affirmant que chaque État a ses spécificités… ou presque.
Maintenant, si vous voulez bien que je mentionne brièvement le
Parti Aam Aadmi (AAP), je vais vous faire part de ce que j'ai observé. Ce parti
tentait de former un gouvernement sans recourir aux castes ni nouer d'alliances
avec elles. Ils l'ont fait à Delhi. Cependant, ce qui m'a le plus surpris,
c'est ce qui s'est passé au Pendjab. Car au Pendjab, le Shiromani Akali Dal
(SAD) bénéficiait manifestement d'un soutien considérable. Je ne comprends
toujours pas comment le discours de l'AAP a fonctionné au Pendjab. Ils
cherchent peut-être une voie qui transcende, ou du moins n'utilise pas, le
discours des castes. Je ne fais pas de distinction entre les castes. Ils n'ont
simplement pas utilisé ce discours là-bas. D'après mon expérience, lors de mes
déplacements à Bangalore pour faire campagne, j'ai constaté que les jeunes sont
peut-être réceptifs à une approche qui les oblige à considérer d'autres
problématiques, au-delà du simple débat sur les castes. Je n'ai pas d'avis
tranché sur la question. Je dis simplement que c'est une tendance qui se manifeste
également sur le marché. Elle est bien présente.
Anubandh : Eh bien, cela se produit au Pendjab
depuis les élections législatives de 2014, où l'AAP a remporté quatre sièges
dans cet État. C'était même avant les victoires écrasantes de l'AAP à Delhi en
2015 et 2020. C'est la preuve que les Pendjabis sont enclins à l'audace.
Renuka : Vous avez raison !
Anubandh : Merci.
La discussion se poursuivra lors de la prochaine séance.
Renuka VISWANATAN
En 2018, Renuka fait ses
premiers pas en politique en se présentant aux élections de l'assemblée du
Karnataka dans la circonscription de Shanti Nagar à Bangalore, sous la bannière
du parti Aam Aadmi.
Renuka milite pour l'inscription sur les listes électorales et la
scolarisation des enfants issus de milieux défavorisés, conformément au droit à
l'éducation. Elle s'engage également pour la protection de l'environnement et
la défense des droits des femmes.
Enfin,
Renuka parle couramment plusieurs langues, dont le
malayalam, le tamoul, le kannada, l'hindi, l'anglais, le français et
l'espagnol. Par ailleurs, elle s'intéresse à de nombreux domaines et se passionne
pour le cinéma, le théâtre, la musique, la littérature et les arts. Elle aime
voyager, lire et bien d'autres choses encore.
No comments:
Post a Comment