« Chola Maati » est un livre récemment paru
(en français et en anglais) qui relate avec éloquence les rituels ancestraux,
de la mort à la naissance des tribus Pardhan Gond du centre de l'Inde. Le
fondateur de l'organisation « Dupatta », Christian JOURNET, en collaboration avec
Padmaja Srivastava (autrice), Mayank SINGH SHYAM (peintre) et Komal BEDI SOHAL
(photographe et illustratrice), ont réalisé une œuvre d'art magistrale !
Le livre a été dévoilé à l’emblématique «
Passage Choiseul » (Espace Cinko) à Paris, à l’occasion d’une exposition de
peintures de Mayank SINGH SHAM. Voici une conversation unique et exclusive avec
toute l’équipe.
Note:
1) La conversation se déroule en trois
langues ; en anglais, en français et en hindi.
https://www.youtube.com/watch?v=6ubK4oa13hU
2) Des sous-titres simultanés sont mis à
disposition en deux langues.
3) Cet entretien pourrait être lu sous forme
d'article dans les langues suivantes : anglais, français, italien, marathi,
hindi, bengali et kannada.
Lien :
https://thefrenchmasala.blogspot.com/2025/12/chola-maati-pardhan-gond-rituals-from.html
Anubandh : Bonjour ! Je m’appelle Anubandh KATÉ. Je suis
ingénieur, basé à Paris, et cofondateur du collectif « Les Forums France Inde
».
Aujourd'hui, j'ai le grand plaisir
d'accueillir quatre invités très remarquables. Leur présence est liée à la
magnifique exposition du livre « Chola Maati » à Paris en mois d’octobre
2025, consacré à la tribu Gond Pradhan du petit village de Patanagar, dans le
Madhya Pradesh, Inde. Ces quatre personnes, que je vais vous présenter, sont à
l'origine de ce projet passionnant. Elles ont publié un ouvrage rassemblant de
superbes peintures d'artistes de la région, ainsi que de belles photographies
et un récit de la vie communautaire.
Tout d'abord, je voudrais vous présenter
Christian JOURNET. Il dirige l'organisation « Dupatta ». Je suis
également accompagné de Padmaja SRIVASTAVA (autrice), Mayank SINGH SHAM
(peintre) et Komal BEDI SOHAL (photographe et illustratrice).
J'invite maintenant Christian à nous
présenter l'histoire de ce projet et de son collectif « Dupatta ».
Bonsoir Christian !
Christian : Bonsoir.
Anubandh : Je vous invite maintenant à nous expliquer
votre implication dans ce projet et dans « Dupatta ». Pourriez-vous
également nous parler du livre « Chola Maati », ainsi que des
peintures et œuvres que vous avez présentés à Paris lors d’exposition ?
Christian : Je vais donc parler de deux origines.
La première origine, c'est celle de notre
association, « Dupatta ». Pourquoi existe-t-elle ? Quels sont
ses objectifs ? Vient ensuite l'origine du projet « Chola
Maati » auquel j'ai participé. Concernant « Dupatta », il est
important de savoir qu'il s'agit d'une association à but non lucratif, créée en
2008, dont l'objectif principal est de collecter les récits et les peintures
des tribus et minorités indiennes afin de les faire connaître au public
français. Pour ce faire, je voyage à travers l'Inde : du Nord au Sud, de
l'Est à l'Ouest, et même au Centre, comme nous le verrons plus en détail à
travers les peintures. Je voyage à la recherche d'histoires. Ensuite, en
France, j'organise des expositions avec une équipe de trente personnes, sous le
nom d'association « Dupatta ». Nous nous rendons quatre ou cinq fois
par an dans différentes villes françaises, dans des galeries, pour présenter
ces œuvres collectées auprès des tribus et minorités indiennes. Tel est
l'objectif de « Dupatta ». Pour y parvenir, je m'appuie sur des
personnes qui vivent en Inde et qui connaissent bien le pays. Celles qui sont
familières avec les tribus, l'art indien, les arts populaires, etc. Pour moi,
la personne clé est Padmaja Srivastava. Nous collaborons depuis des années. À
chaque fois que je suis en Inde, soit au moins deux fois par an, nous essayons
de nous voir et de partir ensemble explorer le Bengale, le Maharashtra ou
d'autres régions. Elle me présente des peintres. Aujourd'hui, elle est sans
conteste la personne qui possède la plus grande connaissance des arts populaires
en Inde. C'est pourquoi nous avons l'habitude de travailler ensemble.
Un jour, elle m'a dit, il y a peut-être trois
ans, qu'elle avait un projet avec Mayank : la création d'un livre, suivie d'une
exposition, etc. Au début, je l'écoutais d'un air un peu distant. Puis, j'ai
été conquis. Je l'ai notamment accompagnée au village natal de Mayank, celui de
son père. J'y ai aussi rencontré Komal, qui participe au projet en tant que
photographe. C'est là que j'ai vraiment été convaincu du potentiel et de la
qualité de cette initiative.
Je m'arrête là pour le moment. Si vous avez
des questions plus tard, je pourrai y répondre, d'accord ?
Anubandh : Je tiens vraiment à vous féliciter pour votre
passion et votre implication. Gérer un projet de cette envergure à distance,
avec de fréquents déplacements et la participation de tant de personnes,
demande énormément d'efforts. Vous êtes vraiment plein de ressources et vous
avez ce don de pouvoir rapprocher les cultures et les personnes. Merci beaucoup
pour ce travail !
À noter que ce livre est publié à la fois en
anglais et en français.
Maintenant, je vais inviter Padmaja
SRIVASTAVA.
J'ai quelques mots à dire à son sujet.
Originaire de Pune (Maharashtra, Inde), elle a étudié l'architecture et, en
1995, elle s'est installée à Bhopal (Madhya Pradesh, Inde) avec son mari pour y
travailler. Elle y a également développé l'écotourisme dans les réserves de
tigres du Madhya Pradesh. C'est là qu'elle a découvert les artistes
folkloriques, et notamment les Gonds Pardhan du centre de l'Inde. Comme l'a dit
Christian, elle est membre active de l'association « Dupatta ». Elle
se rend régulièrement en France pour présenter les ouvres d'art et le travail
d'artistes indiens.
Padmaja, j'étais ravie de vous rencontrer
l'autre jour et de vous écouter. Vous avez joué un rôle essentiel dans la
réalisation de ce magnifique ouvrage. Vous visitez ce village du Madhya Pradesh
depuis plus de vingt ans. Je me souviens de votre intervention de l'autre jour,
où vous exprimiez une profonde inquiétude, même un certain regret, de voir
disparaître progressivement cet art, cette culture et ces savoir-faire
traditionnels. Ce livre témoigne de vos efforts pour que le public, en France
et dans le monde entier, puisse apprécier ce travail. Pourriez-vous nous
expliquer brièvement ce qui vous a inspirée pour ce livre et ce projet ?
Padmaja : Oui. Comme vous l'avez mentionné, je
travaille avec ce peuple, et plus particulièrement avec les Gonds Pardhan,
depuis près de vingt ans. Très souvent, lorsque je discutais avec Mayank, que
je connais également depuis très longtemps, nous évoquions la disparition
progressive des traditions et des rituels des Gonds Pardhan. J'avais constaté
que les jeunes générations menaient une vie plus cosmopolite et ne pratiquaient
plus leur culture autant que leurs ancêtres. Ainsi, en parlant avec Mayank,
nous sommes parvenus à un consensus et avons décidé qu'il fallait agir. La
seule solution qui nous soit apparue comme étant de documenter ces traditions
et ces rituels, de visiter leurs villages, d'interviewer les habitants, de
prendre des photos et d'assister à leurs cérémonies. C'est ainsi qu'est né ce
livre.
Anubandh : D'accord merci.
Je vais maintenant vous parler de Mayank SINGH
SHYAM, fils du célèbre artiste Jangarh SINGH SHYAM. Jangarh avait des liens
avec la France, car il s'y était rendu à plusieurs reprises pour y exposer ses
œuvres. Il s'agissait du père de Mayank.
Nous allons maintenant parler de Mayank.
Mayank est donc peintre. Son art puise son
inspiration dans l'expression de ses pensées, de ses sentiments les plus
profonds et de son imagination. Il me confiait l'autre jour qu'il expérimente
aussi avec des couleurs naturelles qu'il utilise dans ses toiles. Il nous en
dira peut-être plus à ce sujet plus tard. Ses tableaux regorgent de symbolisme.
La nature, bien sûr, en est le thème central. Par exemple, la présence de
nombreux poissons symbolise l'eau, les rivières, la pluie et l'océan. On y
trouve aussi des arbres, qui représentent la Terre Mère, la force et
l'interdépendance de tous les êtres vivants. Enfin, les oiseaux symbolisent le
ciel, la liberté et le paradis.
Bienvenue Mayank !
Mayank : Merci Anubandh !
Anubandh : Je suis très heureux que vous soyez parmi
nous aujourd'hui et que nous puissions discuter ensemble.
Le jour de notre rencontre, vous m'avez
décrit deux ou trois de vos tableaux. Vous m'avez expliqué l'idée qui les
sous-tendait, votre manière de les représenter. Aujourd'hui, j'aimerais que
vous les partagiez avec nous. Auparavant, pourriez-vous nous parler de votre
parcours artistique, de votre démarche ? Vous avez mentionné l'influence
considérable de votre père sur votre travail. Par ailleurs, même si vous ne
vivez pas dans un village, vous êtes très attaché à la vie villageoise. Comment
percevez-vous tout cela ?
Mayank : Écoutez, cette aventure a commencé en 2021.
Un artiste puise toujours son inspiration dans son imagination. Je connais
Padmaja depuis longtemps. Nous travaillons et nous collaborons ensemble depuis un
moment. Nous sommes comme une famille. Un jour, nous avons décidé de faire
quelque chose ensemble. J'avais cette idée en tête : toute la vie humaine
se déroule sur un morceau de bois. J'avais raconté une histoire à ce sujet.
Padmaja a alors dit : « Mayank, pourquoi ne pas raconter cette
histoire ? Nos histoires traditionnelles, notre monde, notre mode de vie,
nos traditions, la vie que nous menons dans nos villages. » Nous nous
sommes dit : « Travaillons là-dessus. » Mon père ne se limitait
pas à une seule chose. Il ne travaillait pas seulement avec les couleurs. Il
travaillait aussi l'argile et créait des statues. Il faisait du graphisme.
Ainsi, après avoir vu ses statues d'argile, j'ai ressenti au fond de moi que je
devais moi aussi travailler l'argile, comme lui. Padmaja m'a alors
demandé : « Pourquoi ne pas utiliser tes couleurs traditionnelles et
commencer une nouvelle œuvre ? » C'est ainsi qu'une histoire a
commencé pour nous.
D'ailleurs, il existe une histoire célèbre de
notre village, à laquelle nous croyons tous et que nous vénérons. Elle parle du
« बड़ा देव » (Grand Dieu). Il s'agit de l'origine du Grand Dieu et de la
Terre. Cette histoire m'inspire depuis longtemps. En contemplant les peintures
de mon père, j'ai puisé mon inspiration et découvert cette technique. Mon père
disait toujours : « Quoi que tu fasses, le véritable art vient du
cœur, de l'intérieur. » J'y crois profondément.
Après avoir rencontré des personnes comme
Padmaja, nous avons poursuivi ce travail. Début 2021, j'ai commencé par
travailler l'argile « Ram Raj », une argile traditionnelle. Nous
avons pour tradition, notamment lors de notre grande fête « Diwali »
et d'autres fêtes similaires, d'enduire les murs de nos maisons avec cette
argile. C'est une coutume qui nous est chère : celle de créer un espace
pour les dieux et les déesses. C'est avec ces mêmes couleurs que j'ai réalisé
mes premières peintures représentant l'origine de la Terre et la naissance du
grand dieu. Elles étaient réalisées avec des couleurs naturelles.
Oui, c'est exactement ce tableau.
Dans ce tableau, il y a une chose qui m'a
frappé dès le départ. Ce tableau représente l'origine de l'univers. Au
commencement des temps, dans l'univers entier, selon les récits de nos
ancêtres, tout était rempli d'eau. Cela signifie qu'il n'y avait ni terre ni
sol. On dit qu'au milieu de cette eau salée, il y avait une feuille de lotus (पुरई पान). Et sur elle, il y avait une goutte d'eau
douce. C'est de cette goutte que naquit le Grand Dieu. Alors, j'imaginai que si
je devais visualiser un océan aussi vaste, je ne voudrais pas le voir en
couleurs. Je voudrais le voir comme un poisson. C'est pourquoi j'ai créé le
poisson. Et dans la feuille de lotus, grâce à la petite goutte d'eau, le dieu
naquit. Puis, je me demandai : d'où vient la naissance dans la réalité ? Nous
savons tous où naît tout être vivant : par le vagin. Ainsi, je voyais la
feuille comme un vagin et elle me semblait être le lieu de la naissance. C'est
ce que j'ai imaginé dans cette peinture.
Anubandh: En effet, ce tableau est très beau. Vous
m'avez aussi montré un autre tableau que je vais vous montrer.
Mayank : Souvent, dans notre communauté, on nous a raconté une histoire ou une autre, selon une coutume ou une autre, quelque chose de ce genre est représenté. Cependant, cette fois-ci, en collaboration avec Padmaja, nous avons réalisé la série entière. J'y ai travaillé... je veux dire, de la naissance à la mort... du tout début jusqu'à la toute fin. C'est la même image que j'ai créée pour « La Fin ». Car nous avons ici une tradition où une poupée est vénérée (गुड्डी पूजा). De telle sorte qu'à la fin, la puissance divine pénètre dans la poupée. On l'asperge d'eau, comme pour tous les défunts. Puis, un nœud de curcuma portant le nom du défunt est noué et la poupée est cachée. Plus tard, Dieu, par sa puissance, la révèle. Et en l'aspergeant d'eau, on apaise la douleur. L'âme est libérée de cette vie et préparée à une nouvelle naissance, le corps ayant péri. L'âme entre alors dans un autre corps. D'ailleurs, j'avais entendu une autre histoire à ce sujet de la part de mon oncle. Il m'avait dit que, pour incinérer leurs corps, les humains ont inventé de nombreux rituels à chaque fois qu'ils quittent ce monde. Mais qu'en est-il des autres êtres vivants ? Il y a aussi les oiseaux, les insectes, les araignées… les animaux… Quand ils meurent, qui apaisera leur douleur ? C'est pourquoi, dit-on, une tâche fut confiée à un vautour. Il avait reçu l'ordre de la maison de Dieu que lorsqu'un être vivant meurt, par exemple un animal, il fallait le manger immédiatement, puis boire de l'eau. Le vautour, en général, dévore la bête morte puis se rend à une rivière lointaine pour s'abreuver. Une fois l'eau aspergée sur le corps, l'âme est libérée et peut alors entreprendre un nouveau voyage existentiel. Fidèle à notre tradition concernant la déesse-poupée, j'ai tenté de représenter ce même principe dans cette peinture. Voilà donc ma réflexion. J'ai comparé cette scène au vautour, qui accomplit la tâche d'apaiser l'âme, de la conduire vers une nouvelle naissance, vers une nouvelle vie.
Anubandh: J'ai également réalisé cela en lisant votre
livre. Il m'est apparu que nous venons tous de la nature et que nous y
retournerons tous. D’ailleurs, le nom de votre livre,
« Chola Maati », dit la même chose ; nous venons de la terre
(Maati) et nous y retournerons.
Merci. Votre explication était super.
Nous allons maintenant aborder le travail de
Komal BEDI SOHAL, photographe. Ses photographies figurent dans cet ouvrage. Je
vais la présenter brièvement, puis lui donner la parole. Komal est une
réalisatrice, designer et photographe de renom. Elle est une conteuse douée,
comme j'ai pu le constater récemment lorsqu'elle nous a expliqué son rôle dans
ce projet. Elle pratique également les arts visuels et a beaucoup travaillé
dans la publicité. Komal a remporté plusieurs prix internationaux et elle expose
son travail dans le monde entier.
Komal, j'aimerais que vous nous parliez de
vos impressions lors de votre séjour dans ce village, que vous avez visité à
plusieurs reprises. Vous y avez séjourné et vous avez découvert le mode de vie
de ses habitants. Cela a profondément influencé votre vision de ce projet et de
ce livre. Pourriez-vous nous faire part de vos réflexions à ce sujet ?
Komal : Tout d'abord, Anubandh, merci infiniment de
nous avoir invités sur votre plateforme ! Merci d'avoir apprécié notre
livre. C'est un excellent retour pour notre exposition. Merci encore.
J'ai rencontré Mayank en 2022, et Padmaja
avait déjà conçu ce projet et avait commencé à y travailler. Lorsqu'elle m'en a
parlé, j'ai été immédiatement intriguée, car je suis une grande amatrice d'art
et j'ai toujours souhaité y participer. Après 25 ans passés à l'étranger, je
suis rentrée en Inde et je voulais m'investir dans un projet d'envergure. Quand
Padmaja m'en a parlé, j'ai été très impressionnée. Nous avons fait un voyage à
Patangar (Madhya Pradesh), un voyage qui a permis de créer une véritable
alchimie. J'ai été absolument subjuguée par le village, ses habitants, sa
culture et ses coutumes. Suite à cela, Padmaja et moi avons commencé à
collaborer. Nous avons décidé de travailler ensemble, et cela a marché très
vite. Nous avons accompli un travail formidable ces quatre dernières années à
concrétiser ce projet. Et pour moi en particulier, si vous me parlez du
village, de son lien profond avec la terre, de ses croyances, de la sagesse
ancestrale qui imprègne tout cela… Pour moi, c'était un lien si profond avec la
terre que je voulais en faire partie. J'ai beaucoup d'histoires à raconter, et
je pourrai vous en parler plus en détail une fois que nous aurions évoqué les
photographies. Mais oui, c'est ainsi que le projet a débuté.
Nous avons commencé en 2022 et nous y avons
travaillé sans relâche jusqu'à aujourd'hui, en 2025. Il nous a donc fallu quatre
ans pour monter cette exposition et à réaliser le livre. J'ai également conçu
la maquette du livre, en collaboration avec Padmaja qui l'a écrit et documenté.
Mayank a réalisé toutes les illustrations. C'était un projet colossal et, bien
sûr, Christian nous a apporté un soutien précieux tout au long du
processus ; c'est grâce à lui que l'exposition a pu avoir lieu à Paris.
Anubandh: Oui. Lorsqu'on regarde le livre et bien sûr
l'exposition, on constate l'esthétique, ce qui est très important, et il ne
s'agit pas seulement d'un seul aspect du livre, mais de tous les aspects qui se
sont magnifiquement conjugués.
Komal : Bien
sûr, le récit est au cœur du livre, car c'est ce que nous cherchions à
accomplir. Cependant, il était primordial que tous les éléments s'enchaînent
harmonieusement. Le récit étant au centre de notre démarche, il était essentiel
de donner de l'importance au récit, aux peintures, aux photographies, à la
musique chantée par les villageois de Patangarh, aux croquis de Mayank ;
chaque élément devait trouver sa place et être présenté avec une grande
esthétique. Ensuite, il y a eu l'édition et les aspects plus techniques de la
publication d'un livre. Ce fut une expérience extraordinaire !
Anubandh: En effet. Avant de vous inviter à nous
expliquer ces photographies, je crois qu'un point important m'avait échappé et
que vous venez d'évoquer. Je tiens à le souligner à nouveau : vous avez
également inclus dans le livre des chants folkloriques locaux qui décrivent les
différentes étapes, fêtes et événements marquants de la vie des habitants. Ils
sont magnifiquement intégrés au cœur du livre. Il s'agit donc d'un ouvrage
complet, une véritable ode à la vie.
Komal : Il
s'agit d'un projet multidisciplinaire.
Anubandh: En effet. Voici donc l'une des photos que
vous pourriez nous expliquer.
Komal : Comme
vous le savez, Mayank parlait de la naissance de « Bada Dev ». C'est un concept
tellement ésotérique, comment le retranscrire en une seule photographie ? De
plus, il ne s'agit pas d'un collage ou d'un assemblage réalisé avec Photoshop
ou une intelligence artificielle. C'est une photographie unique. Quand il parle
du poisson comme du liquide amniotique et de la feuille de lotus comme du lieu
de naissance de Bara Dev, comment puis-je représenter cela en photo ? Voici
donc mon interprétation. Nous avions décidé très tôt, tous les trois, de ne pas
reproduire une peinture en photo, ni une photo en peinture. Il s'agissait
d'interprétations, soit celle de Mayank, soit la mienne. Ainsi, pour moi, cette
lotus flottait sur un lac limoneux et sombre, sa tige devenant le cordon
ombilical, sa feuille l'utérus et sa fleur la naissance. C'est pourquoi je
représente cela comme la naissance de « Bara Dev ». Ainsi, au-delà de son
aspect esthétiquement plaisant, cette photographie symbolise en quelque sorte
la naissance de « Bara Dev ».
Anubandh: Et celle-ci est magnifique !
Komal : Oui,
cette photo, prise au centre du village, représente cet arbre millénaire. Il se
dresse sur une petite estrade et j'ai toujours voulu le photographier car c'est
l'arbre le plus sacré du village. On croit que c'est là que réside « Akor Dev »,
dans cet arbre. C'est pourquoi il est vénéré. J'ai toujours voulu prendre cette
photo. C'était un matin froid et brumeux, et j'étais assis sur cette estrade,
après une promenade dans le village. Soudain, j'ai aperçu un petit garçon qui
grimpait à l'arbre. Il jouait, il s'amusait, tout simplement. Et dès que je
l'ai vu grimper, dans cet espace vide, ses bras et ses jambes touchant le
tronc, j'ai su, j'en ai eu la chair de poule… j'ai su que j'avais la photo
parfaite ! C'est ce qui rend cette photo si belle : ce petit garçon
qui grimpe à l'arbre.
Mais ce qui rend cette photo si spéciale, et
je tiens à vous le dire, c'est que cette petite dame, vous voyez une silhouette
en arrière-plan, s'appelle Fagni Bai. Alors que je me promenais dans le
village, elle m'accompagnait. Quand j'ai vu ce garçon courir vers l'arbre, je
l'ai suivi. J'avais bien sûr des chaussures et des chaussettes. Je savais que
cette estrade était un lieu sacré, car c'était leur temple. Cependant,
tellement absorbée par la prise de cette photo, j'ai oublié d'enlever mes
chaussures, faute de temps ! Pendant une bonne demi-heure, je suis restée
autour du garçon, à essayer de prendre la photo parfaite. Je voulais qu'il soit
juste à cette hauteur, que ses quatre membres touchent l'arbre. J'ai pris la
photo. J'étais très contente de moi. Je suis redescendue de l'estrade et cette
dame m'attendait patiemment. En redescendant, elle m'a emmenée dans une maison,
nous avons pris le thé. Et pendant qu'elle buvait, elle m'a dit : « Ne gardez
pas vos chaussures et ne montez pas sur l'estrade à nouveau, car c'est un lieu
sacré. » Je me suis sentie tellement bête. J'ai eu l'impression qu'elle aurait
dû me le dire plus tôt ! Elle aurait dû me prévenir, mais c'est ça,
l'hospitalité et la générosité de ces gens-là !
Elle m'a dit : « Non, je savais que vous
travailliez, que vous étiez occupée, que vous preniez une photo, et je ne
voulais pas vous déranger. J'aimais beaucoup vous regarder travailler. » Ce
genre d'hospitalité et d'authenticité, on ne le trouve nulle part ailleurs.
C'est vraiment ce que nous essayons de retranscrire dans ce livre, et j'espère
que sa conception, à la fois simple et épurée, reflétera bien sûr l'esprit de
ces personnes et aussi les photographies.
Anubandh: Merci. Je me souviens de la première fois où
vous avez raconté cette histoire, l'autre jour, lors de l'exposition du livre,
et j'avais été très émue. Mais maintenant que vous l'avez dit, j'ai remarqué
autre chose. Vous avez décrit un matin brumeux et c'est ce que l'on voit en
arrière-plan. Mais au premier plan, la vue est parfaitement dégagée. Cela crée
un contraste saisissant. Et ce petit garçon, il semble léviter, suspendu, il
monte. C'est une magnifique combinaison. Il y a la netteté, et puis il y a
quelque chose de plus flou, le garçon qui grimpe au milieu.
Nous arrivons au terme de cette discussion,
mais j'aimerais souligner quelques points. Si vous avez des commentaires
ensuite, je vous invite tous à prendre la parole.
Ce qui m'a vraiment séduit dans ce projet,
c'est l'esprit d'équipe qui y règne. Vous avez tous des compétences et des
inspirations différentes, mais elles se rejoignent harmonieusement, à l'image
d'une rivière. Nous connaissons tous les difficultés de travailler ensemble,
surtout lorsque l'on vient d'horizons différents et que l'on parle des langues
différentes. Christian a également participé à ce projet, et le simple fait que
le livre soit si bien écrit et présenté aujourd'hui, ainsi que l'exposition que
vous organisez, témoignent de ce travail d'équipe. Toutes mes
félicitations !
Car lorsque je discutais avec Mayank l'autre
jour à l'exposition, j'ai aussi perçu le bonheur, la joie dans sa voix, d'être
venu en France, d'avoir trouvé cette possibilité, cette opportunité de parler,
de communiquer, de présenter son travail aux Français, à des personnes d'une
culture différente. Ainsi, Christian crée véritablement un pont entre les
peuples. Il nous offre cette opportunité et je pense que c'est très important.
C'est ce que nous essayons également de faire au sein des « Forums France
Inde ». Et votre approche est vraiment créative et culturelle. Alors,
encore bravo pour cela.
Enfin, si vous avez une dernière remarque, un
mot de conclusion, je vous invite à prendre la parole.
Christian : Puis-je dire quelques mots maintenant ?
Anubandh: Oui
bien sûr.
Christian : À « Duppata », nous invitons
pratiquement chaque année des peintres indiens avec Padmaja. Nous effectuons la
sélection. Parfois, c'est un peu difficile. Il faut que les candidats soient
capables de s'adapter et qu'ils y prennent plaisir. Il faut aussi qu'ils
trouvent une raison utile de venir en France. Et ici, j'aimerais vous parler un
peu de Mayank. Ce qui m'a d'abord séduit chez lui, c'est sa démarche. C'est
l'hommage qu'il souhaite rendre à son père. Il y a aujourd'hui de nombreux
artistes Pradhan Gond, mais très peu possèdent autant de talent que Mayank. Or,
la plupart des peintres ont un très grand ego. Ce que je n'ai pas trouvé chez
Mayank. Il vit pleinement cet hommage à son père. C'est ce qui m'a attiré en
premier lieu. Ensuite, son amour pour son village. Il a choisi la terre,
l'ocre, les minéraux de son village pour créer ses couleurs pendant plusieurs
années et parvenir au résultat actuel. Enfin, troisièmement, et cela concerne aussi
bien Mayank que les autres membres de ce projet. Je les ai accompagnés quelques
jours dans le village natal de Mayank et Janagarh. J'ai ainsi pu constater le
respect que toute la population porte à Mayank. Un respect pour toute une
famille, pour tout un art, pour toute une manière d'exprimer leur gratitude
envers ce village. Je les remercie sincèrement car, au départ, ce qui n'était
pour moi qu'une sorte de micro-projet est devenu quelque chose de vraiment
fascinant.
J'ajouterai une dernière chose, et puis
j'arrêterai là.
Il y a quelques jours, lors de notre
rencontre à Lyon avec Komal, elle m'a demandé : « Quelle est ta photo préférée
? » J'ai hésité un instant, ou plutôt, j'ai fait semblant d'hésiter. Et je lui
ai répondu : « La photo du petit garçon qui grimpe entre les deux troncs
d'arbre ! » Mais je ne lui ai pas dit pourquoi. En fait, voici ma raison : j'ai
tout de suite pensé à un crabe ! Et le crabe, pour ceux qui connaissent les
légendes et les mythes des Gonds Pardhan, est un élément essentiel de leur
culture et de leur imaginaire. Alors, merci Komal. Je ne sais pas si c'était
intentionnel. Quoi qu'il en soit, merci beaucoup, car pour moi, c'est un
véritable aboutissement, le fruit de tout le travail que vous avez accompli
ensemble.
Je n'ai rien à ajouter concernant Padmaja.
Elle sait pertinemment que c'est grâce à elle que nous avons pu réaliser tout
cela en France. Merci encore, Padmaja.
Anubandh : Merci beaucoup, Christian. J'aurais vraiment
aimé que vous parliez tous français, car Christian a exprimé de nombreuses et
très belles réflexions, ainsi que des appréciations très pertinentes, à propos
de Mayank, Komal et Padmaja.
Peu importe, pour cet entretien, j'essaierai
d'ajouter des sous-titres et nous ferons également une transcription en
plusieurs langues. Cette conversation sera ainsi accessible à un large public.
Un merci tout particulier à vous tous, sauf
si d'autres ont quelque chose à ajouter… Avez-vous quelque chose à dire ou
pouvons-nous conclure ici ?
Padmaja : Je tiens à préciser que nous avons tenté de
documenter tout ce qui se passe actuellement à Patangarh. L'ensemble de nos
recherches a été mené exclusivement à Patangarh. Franchement, la mondialisation
est inévitable. Elle se poursuit, mais notre objectif est simplement d'observer
la situation actuelle et de la comparer au passé. Nous ne pouvons pas changer
le cours des choses. Néanmoins, tout ce que nous pouvons faire, c'est essayer
de restaurer… non pas de restaurer, mais de documenter ce qui se passe là-bas.
Anubandh : En
effet.
J'apprécie vos efforts pour publier ce livre
en anglais et en français. Je tiens à vous remercier tous pour cette séance,
pour cette conversation, car vous m'avez donné l'occasion de m'exprimer en
français, en anglais et en hindi. Les langues sont très importantes pour moi.
Je crois qu'elles sont faites pour nous relier. Ce qui compte encore plus ici,
ce sont les valeurs humaines, les liens humains. Sur ces mots, je vous remercie
tous. Je vous souhaite un agréable séjour à Paris et une belle fin
d'exposition. Je vous souhaite de nombreux autres séjours à Paris et en France.
Espérons que ce livre sera lu et apprécié par un large public. Merci.
Tous: Merci de nous avoir reçus. Merci.
Padmaja SRIVASTAVA
Le parcours de Padmaja dans le monde de l'art
et de la culture a débuté à Pune, en Inde, où elle a obtenu sa licence
d'architecture à l'université de Pune. Après s'être installée à Bhopal en 1995,
elle a fondé son agence d'architecture avec son mari. Ensemble, ils se sont
lancés dans la conception de lodges en pleine nature, à proximité des réserves
de tigres du Madhya Pradesh. C'est au cours de ce processus créatif que Padmaja
a rencontré de nombreux artistes et artisans traditionnels, ce qui a fait
naître en elle une passion pour la défense de leur cause et son engagement en
faveur des tribus d'Inde, en particulier les Gonds Pardhan du centre du pays.
Elle est également membre active d'une ONG
française, l'association « Duppata », qui promeut l'art tribal indien en
France.
Mayank SINGH SHYAM
L’œuvre de Mayank est riche en symbolisme, où
les éléments de la nature revêtent une signification profonde. Dans son art,
les poissons symbolisent souvent l’eau, l’océan et les rivières. Les arbres
servent d’analogie à la terre, représentant la force, l’ancrage et
l’interconnexion de tous les êtres vivants. De même, les oiseaux représentent
le ciel, évoquant la liberté et l’immensité des cieux.
À travers ces riches représentations, l’art
de Mayank reflète non seulement son lien profond avec la nature, mais aussi son
respect et son appréciation de son héritage tribal, imprégnant chaque tableau
de multiples couches de sens et de signification.
Komal BEDI SOHAL
Komal BEDI SOHAL est une directrice
artistique, illustratrice et photographe de renommée internationale dont le
travail fait le lien entre narration et art visuel. Forte de plus de trente ans
d'expérience dans la publicité, et ayant notamment remporté de nombreux Lions
de Cannes et fait partie du jury du Festival de Cannes, elle apporte à sa
pratique photographique un sens aigu du récit, du détail et de la composition.
Les photographies de Komal ont été reconnues
sur les scènes nationales et internationales.
Christian JOURNET
Christian est le fondateur et président de l'association « Dupatta ». Depuis 14 ans, cette association œuvre pour soutenir, développer et préserver les expressions artistiques et l'artisanat des groupes ethniques indiens. Basée en France et en Inde, elle organise des expositions-ventes, des événements, des ateliers de peinture et des séjours d'artistes peintres traditionnels en Europe. Son objectif est de favoriser les échanges entre les groupes ethniques représentés par les peintres et les personnes intéressées par les micro-cultures de l'Inde.
No comments:
Post a Comment